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Full text of "Les revelations du crime ou Cambray et ses complices. Chroniques Canadiennes de 1834"

LES 



LIME 



ou 



CAMBRAY ET SES COMPLICES 



■ 1 



Ainsi que la Vertu le Crime à ses degrés. 
Racink. 



Chroniques Canadiennes de 1834. 



Par F. R. A. 



— 7—-, /Q6~ 

IMPRIMÉ 

Par B. SAUVAGEAU, Jn., No. 8, Côte d'Abraham, St. Rooh, 
QUÉBEC. 

1867. • 



j 



The EDITH and LORNE PIERCE 
COLLECTION of CANADI ANA 




^ueen's University at Kingston 



LES REVELATIONS DU CRIME 



ou 



CAMBRAY ET SES COMPLICES, 



CHAPITRE I. 

Brigandages fréquen s à Québec, en 1834 et 1835. — Troupe de voleurs 
organisée. — Secret du complot. — Démarchez imprudentes— Cècilia 
Connor. — Premiers soupçons. — Arrestation.— Procès.— Conviction. 

Pendant l'été de 1834, et surtout après la cessation du Choléra, vers 
l'Automne de la même année, Québec fut un fléau non moins alarmant 
q*j« celui de l'épidémie. Des vols, des assassinats, des bris de maison, 
des profanations et des sacrilèges se succédèrent avec une inconcevable 
rapidité, et jetèrent l'épouvante dans tous les rangs de la société. Jamais 
crimes et brigandages, accompagnés de circonstances plus atroces, n'a- 
vaient été commis avec plus d'audace et d'impunité au millieu d'une 
société comparativement peu nombreuse et proverbialement morale. 

Ce n'étaient plus les espiègleries et les escomotages accoutumés des 
habitués de la prison, les petits larcins, les vols d'habits et de volailles, 
suggérés par misère, et commis a la sourdine et dans l'obscurité. C'étaient 
.des attaques a main armée sur les routes publiques, dans les comptoirs, 
es maisons habitées et les églises. En vain la Police avait mis sur pied 
t ous ses coureurs, les auteurs de ces crimes nombreux échappaient à ses 
atteintes, et restaient inconnus. Elle avait arrêté tous les vieux Gcélérats, 
que tour- à-tour elle entasse dans les prisons ou renvoie dans les champs : 
mais pas une preuve, pas un indice, pas une présomption ne pouvait faire 
espérer une conviction. Les Huissiers, les Patrouilles, les Magistrats, 
tous étaient en défaut. La promesse de fortes sommes n'avait pas même 
tenté l'avidité d'un seul complice. 

La conspiration, assurée du secret et enhardie par les inutiles démar- 
ches de la Police, allait toujours son train, et tirait bon parti des ténèbres 
dont elle s'enveloppait, et de l'épouvante dont elle glaçait les citoyens. 
Presque chaque jour voyait de nouveaux attentats, dont les journaux 
s'emparaient avec empressement comme d'une bonne fortune, pour capti- 
ver l'attention, et exciter la sensibilité des lecteurs par des détails bien 
horribles, bien atroces. Il était clair que si les voleurs de profession 
avaient part à ces méfaits, une main cachée et plus habile dirigeait et 
payait leurs manœuvres. Le complot, quel qu'il fût, avait une âme, un 






chef, supérieur aux scélérats vulgaire par son énergie, sa prudence, et sou 
habileté. Mais ou le trouver ? C'était l'énigme, !e mot du secret. Il fallait 
découvrir le coupable le livrer à la justice, et Québec eût été délivré d'un 
fléau? 

Cet état de choses se prolongea jusqu'au printemps de 1835, sans 
qu'un seul coupable eût été découvert ; et malgré les précautions des ci- 
toyens toujours sur l'alerte et bien armés, des milliers de louis tombèrent 
entre la possession de cette bande audacieuse. Heureusement que le 
rogne du crime n'est pas de longue durée ! l'homme coupable n'a pas 
d'impunité à espérer ! Tôt ou tard son propre aveuglement le trahit et le 
livre pieds et poings liés à la justice de Dieu et* de Hommes. 

Un dernier attentat vient mettre le comble à tous les autres, et rani- 
mer les recherches de la Police découragée. Pendant la nuit du neuf au 
dix Février, (1835,) des scélérates s'introdroduisent, en fesant fraction 
dans la Chapelle de la Congrégation de Notre Dame de Québec, violent 
cet asile consacré au culte de la vierge, et en enlèvent les lampes, les chan- 
deliers, les candélabres, les vases sacrés, le tout d'argent massif et de la 
valeur d'environ cent cinquante ou deux cent louis courant. 



Un crime si énorme indigne et soulève tout le monde; mais cette 
fois encore il s'écoule quelques temps sans qu'on puisse tomber sur la 
trace des coupables ; de vagues soupçons viennent seul embarrasser de 
leurs contradictions les recherches de la Police. Un mois, deux mois, trois 
mois s'écoulent, et rien ne transpire encore, nonobstant les quatre cents 
dollars offerts au dénonciateur. 

Mais les coupables ne pouvaient rester longtemps tranquilles et im- 
punis ! Eux-mêmes, ils prennent soin d'éventer le secret. Us font des 
démarches imprudentes, se hâte de tirer parti de leur argent, le promènent 
de Québec à Broughton pour le faire fondre, et ne songent plus à se 
cacher. Leur propre sécurité les aveugle et ils tombent dans le piège. 

Une vieille servante irlandaise, du nom de Céciîia Connor, âgé d'en- 
viron quarante ans et presqu'imbéeile, demeurait au Township de Brough- 
ton situé à une distance de plus de 50 milles de Québec, chez le nommé 
Nom,-:, allié de l'un des conspirateur?. Cette femme s'étonne des allées 
et VQjaues de gens rétirés chez son Maître,, se persuade qu'il se passe quel- 
que chose d'étrange, épie, écoute, questionne, et comme éclairée d'un 
présentiment surnature], devine et devine juste. Elle se lève, pen- 
dant une froide nuit d'hiver, marche plus de trois milles dans l'obscu- 
rité, ayant de la neige jusqu'aux genoux, se dérige dans la forêt vers une 
petite lumière qui vacille au loin, en suivant les traces des raquet- 
tes, et arrivée à deux portées de fusil d'une petite cabane à sucre, s'arrête 
et se cache en espion derrière un tronc d'arbre. ! curiosité, que tu es 
impérieuse, que tu est opiniâtre ! Contrariée, excitée, tu dégénères en 
héroïsme! Un homme, d'environ six pieds, monté sur des raquettes, et 



armé d'un gros bâton noueux, se tient en sentinelle à quelques pas de la 
cabane. Il a ordre d'assommer quiconque en approchera. Cet homme, 
la vieille Servante le roconnait: c'est !e beau-frère de son Maître, arrivé 
dernièrement de Québec. La porte de la cabane est entr'ouverte, etàla 
lueur d'un brasier immense qui la remplit, elle apperçoit trois hommes, 
qui semblent dé loin comme des salamandres au milieu des flammes. 
L'un d'eux tient a la main la figure d'une Vierge d'argent, et la montre 
à ses deux compagnons, qui la regardent d'un œil avide, en tordant avec 
effort des branches de candélabres. A cette vue la vieille femme tressaille 
de joie, se penche sans respirer, et prête une oreille attentive, lorsqu'au 
milieu de cette obscurité silencieuse ces mots lui arrivent: — 

" Par le diable! Voici une Vierge bien chaste et bien pure: elle 
donnera de bon? écus. Pauvre petite Vierge ! d'une chapelle elle va 
passer dans bien de mauvais lieux, lorsqu'elle sera monnaie!" 

Et l'homme qui parlait ainsi en rompit les membres, et les jeta dans 
un creuset ardent. Cet homme était un marchand de bois de Québec, et 
s'appelait Charles Cambray. (*) 

Les deux autres étaient Norris, Maître de la vieille servante, et Knox 
son serviteur. L'homme qui fesait la sentinelle était George Waterworth 
le beau-frère de Norris. La vieille femme en avait assez vu et entendu ; et 
tout enchantée de sa découverte, elle s'en retourna prompternent aulogi?, 
sans avoir été apperçue. Qui lui avait donné l'idée, la force, et le 
courage d'entreprendre cette marche pénible, et de braver la mort, si elle 
eût été découverte ? la providence sans doute qui se servait de ce faible 
instrument, pour confondre des scélérats, qui se jouaient de la population 
entière de toute une Cité ! Il y a là quelque chose qui n'est pas dans l'odre 
ordinaire. 

Les quatres hommes revinrent de bon matin de leur excursion, et la 
servante, eu leur ouvrant la porte, s'étant ■apperçue que Knox, le serviteur, 
était ivre, le fouilla dès qu'il fut endormi, lui enleva un petit sceptre d'ar- 
gent qu'il avait volé à ses maîtres, et le cacha dans son sein pendant plu- 
sieurs jours. Dès que Cambray et Waterworth furent partis pour Québec, 
elle se rendit chez le Magistrat du lieu, (M. Hall,) pour déposer de ce qu'elle 
avait vu, et remit entre ses mains le sceptre d'argent trouvé sur Knox. 

La police de Québec est informée de ce fait, et enfin Charles Cam- 
bray- et George Waterworth, d.eux â commerçant de bois bien connus et 
jouissaut d'un excellent charactère parmi leurs concitoyens, sont arrêtés et 
mis en prison comme soupçonnés de plusieurs crimes capitaux, au graud 
étonuement de Québèe indigné. Dans l'intervalle on fait des re- 
cherches minutieuses dans la demeure occupée par les deux prévenus, et 
l'on y trouve, entre autres effets, un télescope et des cuillères d'argent, 
supposés avoir été volés récemment. De ce jour le voile qui couvrait ee 

(*) Note :— Ce nom de Cambray est un pseudonyme. 



complot inique est déchiré, et les deux dèteuus et leurs complices sont 
accusés de plusieurs crimes énormes. C'est a une pauvre femme que la 
société de Québec doit d'avoir été délivrée des déprédation d'une bande 
de scélérats organisée, d'autant plus dangereux que leur rang et leur ca- 
ractère les mettaient plus sûrement à l'abri du soupçon ! 



Dans le mois de Septembre, (1835,) Cambray, accusé d'un vol avec 
effraction commis chez M. Parke, qui croit reconnaître le Télescope trou- 
vé chez le prévenu, et dans le mois de Mars suivant, [1836,] accusé 
eDeore du meurtre horrible commis à Lobinière sur la personne du Capi- 
taine Sivrac, échappe à toutes les condamnations par le défaut de preuves 
suffisantes, par l'habilité de son Avocat, et surtout par les témoignages 
officieux de quelques-uns de ses complices que la loi lui permet d'interro- 
ger, et qui viennent au besoin prouver des alibi. Le Procureur Général 
n'ose risquer une troisième accusation pour le vol sacrilège de la Congré- 
gation, persuadé que le temps lui procurera indubitablement des preuves 
plus incontestable que celle fournies par Cécilia Connor. C'est pourquoi 
à la clôture du Terme Criminel de Mars, (1836,) Cambray et Water- 
worth sont mis en liberté, sur la foi de leurs cautions. Dans le mois 
d'Août suivctnt, de nouveaux soupçons tombent sur eux pour un vol de 
bois de construction, et ils sont de nouveau incarcérés. Dans le mois de 
Septembre, la presse des affaires n'ayant pas permis d'instruire le procès 
de la Congrégation, par un esprit de vertige, une faiblesse, une contradic- 
tion inexplicable dans un homme d"un caractère énergique et déterminé, 
si l'on ne devait l'attribuer à l'aveuglement inséparable du crime et à des 
circonstances qu'on expliquera ci-après, Cambray offre à l'Officier de la 
Couronne de se rendre témoin du Roi, et de donner, à de certaines con- 
ditions, tous les détails des crimes dont on les accuse, lui et ses complices. 
Le bruit en vient à Waterworth, sen associé, qui, n'ayant a choisir qu'en- 
tre la mort et une trahison, choisit la trahison, et offre aussi lui de tout 
révéler sans autres conditions que celle que loi lui accorde, l'espoir du 
pardon et de la liberté après la conviction des coupables. Son offre est 
accepté, et les accusés demeurent en prison jusqu'au mois de Mars 1837, 
quand des . accusations capitales, (un vol avec effraction chez Madame 
Montgomery et le vol sacrilège de la Congrégation,) amènent des révéla- 
tions affreuses données par Waterworth, et finalement la conviction de 
Cambray, de Matthieu, et de Gagnon. 

Jamais procès n'avait produit dans le public autant de sensation que 
le leur, tant à cause de la triste célébrité des prévenus, qu'a cause de la 
grandeur des offences. La Cour a été constamment remplie de monde 
durant tous le Terme de Mars, [1837], et les détails des procès ont 
rempli les colonnes de tous les journeaux. Aux faits nombreux et intéres- 
sans éclaircis dans le cours de ses procédures viennent se joindre à présent 
les révélatious plus extraordinaires encore du témoin-complice, et des con- 
damnés, lesquelles ont servi de matériaux à ces mémoires. 



CHAPITRE II. 

Vice du Code pénal y — Révélation de Watenvorth. — Portrait et Carac- 
tère de W. — Première entrevue de W. et de Cambray — Une ex- 
pédition. — Une espièglerie. — 

L'histoire ne pourrait être qu'une lecture propre à flétrirai 'imagina- 
tion et a inspirer inutilement du dégoût et de l'horreur, si elle n'était 
écrite dans un but philantropique, celui d'exciter la sympathie du Légis- 
lateur en faveur de la misérable condition de l'homme, que des passions 
violentes et le vice des lois ont conduit par dégrés dans l'abîme du vice. 
Notre objet n'est pas simplement de satisfairo la curiosité par le récit 
d'aventures extraordinaires, mais bien d'appeler l'attention du Législa- 
teur aux misères et aux souffrances de l'humanité, comme de soulever des 
questions de morale publique. 

On peut se livrer à toute son indignation à la première nouvelle d'un 
attentat, commis avec audace, sur les droits de la société, et loin de nous, 
l'idée de nous faire l'apologiste des scélérats. Qu'ils soient punis, quand 
ils sont coupables ; mais que du moins l'effet des lois ne soit pas d'augmen- 
ter leurs nombre et de leur rendre le vice nécessaire. Quand vous deman- 
dez à ce criminel, dont ne parle qu'avec horreur, l'histoire de sa vie, il 
vous répond: il La misère, une faiblesse, un écart d'un moment me porta 
à dérober un pain, un méchant habit ; la justice s'empara de moi, elle me 
jeta parmis de vieux délinquans qui me corrompirent; elle me flétrit d'un 
supplice public, et de ce jour diffamé, repoussé de tous, il m'a fallu vivre 
de crimes. " Et quand cet homme arrive à grand pas à la fin de sa carriè- 
re, c'est-à-dire à la potence, quaud il est en présence de la mort, qu'il 
rentre en lui-même, qu'il apprend toute sa sensibilité d'homme, descendez' 
dans son cachot, voyez-le se tordre, gémir, prier sur son misérable grabat, 
déplorer ses crimes, invoquez la miséricorde de Dieu au moment ou celle 
des hommes lui est pour toujours retirée, et alors, si vous le pouvez, com- 
templez ce spectacle d'un œil sec ! 

Peu de sociétés, eu égard au nombre de la population, comptent autant 
de criminels que la nôtre. Il faut attribuer ces progrès effraya ns du vice à 
des causes souvent indiquées, aux imperfections du code pénal, dont la sévé- 
rité est un gage certain d'impunité, à l'usage des peines afflictives et flétris- 
santes, au système pernicieux des prisons, au manque de maisons de réfute 
pour occuper les vagabonds, et dé pénitentiaires pour réformer les condam- 
nés. 

Dans l'état actuel des choses, quand un homme a le malheur de 
tomber dans nos prisons, il est perdu : il n'y a plus pour lui de barrière 
du premier au dernier pas ; le chemin du vice lui est aplani d'un seul 
coup ; les plus heureuses dispositions ne peuvent le sauver de l'influence 
de l'air corrompu qu'il respire. 

Voila pourquoi nous avons dit que l'histoire des crimes peut être une 
tâche philantropique, si elle a pour objet d'appeler l'attention du Légia- 



lateur aux malheurs et aux dangers du débutant dans le sentier du vice. 
C'est dans cette vue que nous avons pris la peine de rédiger ces mémoi- 
res. Nous nous avouons infiniment au-dessous de notre tâche, quand à sa 
partie morale et politique; mais si par l'exposition des faits nous réussis- 
sons à faire sentir le vice radical de nos lois criminelles, nous en aurons 
faits assez pour mériter de l'iudulgence sur le reste. 

il Oui." — dit Waterworth, " je désire donner toute l'histoire de nos 
crimes ; car je vois à-présent où cette vie m'aurait conduit, et je veux 
l'abandonner. Je dois à la société que j'ai si cruellement offensée une 
réparation, en l'instruisant des détails de ce complot. Je ne dirai pas un 
mot qui ne soit la vérité, et, s'il le faut, je n'omettrai pas une circonstance. 
Après cela, j'attends quitter ce pays pour toujours : aussi bien mes jours n'y 
seraient pas en sûreté. C'est avec regret sans doute qu- j j'ai déposé contre 
des hommes auxquels je tenais par les liens de l'amitié, par un funeste 
attachement, mais nous étions liés pour le crime, et la cônscieuce, qui 
parle tôt ou tard, dégage de ces coupable sermens. Moi-même, j'ai peine 
à me rendre compte des événements rapides et extraordinaires qui 
viennent de se passer, depuis notre première offence jusqu'à ce jour. 
C'est pour moi comme un songe, une fatalité, l'acomplissement d'une 
malédiction. Je ne sais quel charme m'a entrainé dans cette périlleuse 
carrière, ni quelle main m'y a poussé si loin. Sans doute, il y a nne fata- 
lité qui préside à nos actions, car jamais je n'avais eu auparavant l'idée 
des crimes dont j'ai pris part. Tout s'est fait en un moment, et sans que 
j'aie eu le temps d'y penser. A peine aujourd'hui puis-je revenir de mon 
^ ■ nement, au sortir de cet aveuglement étrange. Hélas ! je ne sais quel 
\ >ir mon companion, [Cambray,] avait acquis sur moi ; mais il est 
certain que j'aurais fait tout ce qu'il aurait voulu." 

" Comment ! il avait donc beaucoup d'influence sur vous ? 

" De l'influence! ah! plus qu'il n'est possible de l'imaginer. J'avais 
pour lui le plus gand attachement ; je l'aimais plus qu'un père, plus qu'un 
frère, plus qu'il m; me sera possible d'aimer une personne ; j'aurais tout 
fait pour lui, tellement que je ne puis m'empêcher de croire que j'étais 
pous l'influence de quelques charme, de quelque pouvoir magique. Chaque 
fois qu'il a été arrêté, j'ai couru meliver moi-même entre les mains de la 
Police, résolu de partager son sort. Encore aujourd'hui que ma disposi- 
tion le fait condamner a mort, car sur mon serment j'étais obligé de dire 
la vérité, si l'on veut commuer sa sentence, je consens qu'on me déporte 
pour vingt ans dans la région la plus sauvage du monde." 

Le complice révélateur prononces ces dernières paroles avec l'accent 
de la douleur, et ses yeux se remplissent de larmes. Il demeure silencieux 
pendant quelques minutes, l'esprit bourrelé en apparence de hideuses 
réminiscenses et de violentes commotions. 

George Waterworth est âgé au plus de trente ans, grand d'environ 
tix pieds, bien fait et bien proportionné dans sa tailles. Il n'a point la 



mine repoussante que Ion prête d'ordinaire aux gens de sa classe ; 
au contraire, il a presque un extérieur avantageux et une belle tGte. Il a 
les cheveux blonds, les traits assez réguliers, les mouvements un peu ra- 
pides ; son regard est fixe et excessivement dur, son air intelligent quoique 
froid, sa bouche très large, et ses joues fort hautes. Pâle, rêveur, mélan- 
colique, il annonce un homme brisé par de violentes secousses, soumis à 
de rudes épreuves. Sa figure n'est pas désagréable quand elle est en 
repos, mais quand il parle il se fait dans sa physionomie une contradiction 
convulsive qui lui donne une expression rebutante, ce qui provient en 
partie d'un empêchement qu'il y a dans la parole. Il s'exprime avec pré- 
cision, clarté et élégance, earil est passablement instruit. Il parait doué 
d'une mémoire prodigieuse. D'après son propre aveux nous doutons qu'il 
soit courageux et déterminé; au contraire, il nous semble qu'il soit facile 
de le conduire et de l'influencer. Il ne manque pas de tact et d'observation, 
car il trace bien le caractère de ses complices. Il se dit croyant, toujours 
est-il certain qu'il est fataliste comme le sont presque tous les grands 
scélérats. Il ne porte point la livrée ordinaire du vice et de la misère 
il est même passablement bien mis. 

il Certes, l'heure avance," observe tout-.à-coup Waterworth, sortant 
de sa rêverie et tirant une fort montre d'argent. " Cette montre " 
ajoute," est tout ce qu'il me reste <le ce commerce-là ! mais a l'œuvre 
si vous être prêt à m'éeouter, je le suis à tous vous révéler." Et il com- 
mence son récit, 

* Je suis natif du Comté de * * * en Irlande, et mes parens sont 
originaires de Liverpool; j'émigraien Canada avec toute ma famille, il y 
a quatorze ans, et je vins demeurer avec mon père sur une ferme située 
sur le chemin de la Petite-Rivière à deux miiles de Québec, d'où nous 
partîmes quelques années après pour aller nous établir dans le Township 
âe Broughton. Je suis passablement instruit, et j'ai fréquentée constam- 
ment les écoles jusqu'à l'âge de treize ans. J'ai à présent viDgt-neuf ans 
accomplis. Quels que soient les crimes qu'on puisse aujourd'hui me 
reprocher et que j'avoue moi-même, je déclare que dans ma jeunesse je 
n'ai jamais senti d'inclination à voler, et qu'avant l'année 1832 je ne 
m'étais jamais rendu coupable d'une offense de ce genre. Lorsque j'étais 
enfant, mes dispositions étaient telles qu'on me citait pour modèles à mes 
companions. Hélas ! j'ai bien changé depuis, grâce à un concours de cir- 
constances, dont je ne sais trop si j'ai été le maître !" 

u Dans l'Eté de 1833, il m'arriva de venir à Québec pour y con- 
duire du bois de sciage, appartenant à un marchand de Québec. Comme 
j'étais dans le Port, un homme d'assez bonne apparence saute de terre sur 
mon Cajeu, et m'accostant brusquement, — " Garçon," me dit-il, tu as 
là d'assez beau bois; vite, un bar gain ! quel est ton prix ?" 

— " Ce bois n'est pas à vendre, il ne m'appartient pas, " lui dis-je," 

mon bourgeois " 

2 



10 

^ Qu'est-ce que cela fait; Tiens, vent le moi toujours; personne 
n'en saura; décide-toi, c'est du comptant, c'est du cash ; ça garnira ta 
bourse, et tu te sauveras. Ah! ça, voyons, je te donnerai tant du pied. 
Ne fais pas l'enfant. 

" Oh ! non, je ne puis me résoudre. — " 

" Je te souhaite, mon garçon, que ces scrupules se passent, car tu 
auras de la peine à te tirer d'affaires. Eh ! bien, puisque tu ne veux 
point me vendre ce bois-ci, du moins, si tu en trouve, amène-le moi, je 
te le paierai bien. Envoie- moi aussi tes amis. Tu ne me connais pas; 
mon nom est Charles Cambray. Mon principal commerce de bois est 
au Palais : tu m'y trouveras en tout temps. Mais ce n'est pas tout, viens 
un peu a terre, que nous fassions connaissance, en prenant le punch 
ensemble." 

" J'acceptai la proposition. Voilà la première entrevue que j'aie 
jamais eu avec cet homme. Dès ce jour je fis connaissance avec lui, et 
vous saurez le reste. En effet suivant ses instructions, je me mis à la re- 
cherche de plcmçons égarés, j'en trouvai, et je les lui vendis. Bientôt j'eus 
plus d'argent que je n'en avais possédé de ma vie, je jugeai le commerce 
avantageux, j'appris aussi la manière de faire sortir les plançons des 
bornes. Je ne fus pas longtemps sans connaître à fonds et sans nr accoutu- 
mer à pratiquer sans remords le lucratif métier d'écumeur : écumeur est le 
nom qu'on donne à ceux qui trouvent dans le Port, maints articles qui ne 
sont pas perdus. Je ne prévoyais guère ou ce premier pas me condui- 
rait Il faut avouer qu'on a en Canada d'étranges nations quant à la 
propriété des bois; c'est un pillage que ce commerce. Tel homme, réputé 
honnête dans toutes les autres transaction de la vie, a une conscience de 
turc quand il s'agit d'un plançon." 

il Quelque temps avant la clôture de la navigation, comme je me 
préparais à retourner à Broughton, je rencontrai Cambray, qui me dit 
avec son air insinuante et persuasif: — 

" Waterworth, tu est un brave garçon, et j'ai besoin de toi. Tiens 
je sais où i! y a de très beaux bois, seulement à neuf ou dix milles de 

Québec. Viens avec moi; je t'assure qu'il y a là un bon coup à faire 

Une seul bonne marée de nuit, c'est un profit clair." 

{l Nous finies l'expédition, et elle fut la plus heureuses. Nous em- 
menâmes peur dix louis de bois : j'eus dix chelins pour ma part. De 
retour à Québec, Cambray me dit : — 

" George je sais que tu est entelligent, et que tu peux faire quelque 
chose. Reviens de bonne heure de Broughton le printemps prochain, et je 
te ferai mon associé : tu verras quel commerce nous ferons. Mais avant 
ton départ, j'ai une espièglerie à te proposer. Il nous faudra, tu sais, 
pour notre trafic une écumeuse, une bonue chaloupe, légère comme une 



il 

^iume. Noms, ton beau-frère, a bien le bijou qu'il nous faut ; il vendrait, 
mais ce sont des prix sans conscience. ... Je parlais donc d'espièglerie, tu 
devrais la lui souffler, cette chaloupe 1 — 

"Comment! Lui faire un pareil tour, lui qui m'a nourri tout l'Eté : 
Oh ! ce ne serais pas juste." 

"Diable, ce serait du moins charitable ; ça l'empêcherait (Pécumer, 
comme tu sais. Enfin, point de scrupules, donne-moi ta main, ce soir j'irai 
moi-même avec toi: prend chez Norris la clef du cadenas qui retient la 
chaloupe au quai, et tu la verras s'esquiver." 

" En effet le lendemain au matin la chaloupe de Norris était en hiver- 
nement à St. Roch dans la cour de Black Jack ; mais ce n'était pas Norris 
qui l'y avait mise." 

" Après cette farce comme nous l'appelions, j'envisageai avec défiance 
la perspective d'une société avec un homme qui me fesait voler, volait 
avec moi et finissait par me voler 5 je lui dit même que je ne croyais pas 
accepter ses offres de m'associer avec lui, et je reclamai ma part dans la 
chaloupe. Il me donna cinq piastres par une traite, (notre prise en valait 
au moins quarante) et je partis pour Broughton assez peu satisfait. 

" A celte époque Cambray paraissait faire de bonnes affaires, avait 
beaucoup d'argent, vivait bien, mais régulièrement, si ce n'est qu'il n'était 
excessivement matinal le lendemain d'un gros vent, et avait un furieux pen- 
chant pour les batailles de coqs. Il n'était pas marié et demeurait chez 
un de ses amis. Je ne croyais pas qu'il eût alors des rapports intimes avec 
les habitués des Prisons, ni qu'il s'occupa à autre chose qu'à trouver ; 
il ne faisait pas encore le commerce en grand ; mais aussi, il faut le dire, 
il était un terrible, écumeur, il trouvait beaucoup et souvent. 11 appelait 
cela ses chances. 

" Je n'aimais pas beaucoup la figure des gens qu'il employait sur ses 
cajeux : c'étaient des vagabonds qu'il ramassait sur les Piaines, tout possé- 
dés d'un terrible penchant à trouver gants, mouchoirs, habits, enfin tout 
ce qu'il pouvait éclipser dans leurs chapaux, — ou sous leurs Pee-jakets. 



CHAPITRE III. 

Cambray et Waterworth devenus associés. — Portrait et caractère 
de Cambraij. — Comment on peu toujours gagner aux rafles. — 
Commerce sur les bois. — Les écumeurs. — Le partage du lion. 
— Cambray se Marie* — Sa femme. — Son père. 

lt Je passai l'hiver chez mon père à Broughton, et je revins de bonne 
heure à Québec dans le printemps, (183^0 Je revis Cambray, qui me sol- 



12 

Jicita beaucoup de devenir son associé, ce à quoi je me déterminai enfin 
avec quelques répugeance. Il m'annonça qu'il avait loué une maison à 
St. Roch, où nous irions demeurer ensemble le premier de mai. Il m'ap- 
prit aussi qu'il était sur le point de se marier avec une jeune fille canadien- 
ne, dont il me dit être beaucoup épris.'' 

" Cambray fesait alors quelque bruit parmi les gens de sa classe par 
son iaste, ses dépenses et ses nombreuses entreprises. On s'étonnait qu'un 
jeune homme, qui venait d'entrer dans le commerce, eût tant d'argent et 
parut presque nager dans l'aisance. Ii avait beaucoup d'amis et était vu 
et estimé de personnes très respectable." 

— " Cambray peut-être environ de mon âge, moins grand, mais plu» 
robuste que moi. A cette époque il était d'une beauté et d'une force peu 
commune. Une belle tête, les traits réguliers, un cou bien fait, de larges 
épaules, une démarche aisée préviennent d'abord en sa faveur. Il a des 
manières engageantes, l'esprit souple, la physionomie presque douce et pré- 
venante, qu'en il n'a intérêt que de vous séduire et de vous tromper ; 
mais quand de fortes passions l'agitent, quand il rêve un Complot, quand il 
veut, non pas éviter, mais renverser les obstacles, alors le masque d'hypo- 
crisie qui couvre habituellement sa figure tombe et vous montre un phan- 
tasme effrayant ; son œil étincelle et se cave, son front se couvre de longs 
repli.*, les fibres de son visage se crispent, battent avec violence et mena- 
cent de se rompre ; ses lèvres minces deviennent livides et tremblantes, 
et sa bouche à demi ouverte et tiraillée convulsivement et tour à tour d'un 
côté et de l'autre, laisse entrevoir un affreux grincement de dents. Sa 
belle et large figure, molle et épanouie dans le repos, ainsi décomposée pur 
la passion, agitée, tiraillée par des nerf* de fer, semble un squelette dé- 
charné, sorti de la tombe, se glissant, la fureur dans l'âme, le long d'un 
mur glacé, cheminant à petit pas dans les ténèbres vers une alcôve mys- 
térieuse, là, où dans le plus heureux temps il buvait à la coupe du bonheur, 
là où repose dans les bras de la volupté le lâche qui le poignarda et qui 
viole sa couche, là où il vient faire sonner à l'oreille de son assassin des 
paroles de sang, et le mordre à la gorge jusqu'à la mort. Cette peinture 
paraîtra peut-être chargée à ceux qui n'oul point vu cette homme violent 
dans les accès de sa rage, à ceux qui l'on point vu méditer un Complot, à 
ceux qui ne l'on point vu dans l'exécution d'un crime à la lueur vacil- 
lante d'un fanal sourd, à ceux qui n'on point comme moi soutenu le coup 
d'œil poignardant dont il m'a fixé de la barre des criminels, au moment où 
j'ai été amené devant la Cour pour déposer contre lui. Vous le verrez 
dans son cachot, dans l'agonie de la rage, du désappointement et de l'incer- 
titude, et vous jugerez si cet homme a des passions et du caractère, et si 
sa physionomie en est le fidèle miroir, quand il n'a pas intérêt de se dégui- 
ser. Mais la plus forte, presque la seul passion de cet homme, celle qui le 
maitrise, et d'après laquelle toutes ses autres passions sont modelées, le 
levier puissant qui donne l'impulsion à son organisation énergique, c est 
l'amour du gain, le désir d'avoir, la convoitise, l'ambitions des richesses ; et 
le fonds de son caractère, résultat infailibre de cette active propensité, c'est 



13 

c'est Hypocrisie, Part de feindre et de séduire. Quelques autres particula- 
rités qui le distinguent, sont sa dextérité dans les tours de passe-passe, son 
humeur joviale, son babil étourdissant, son ton impérieux, son manque 
absolu de sensibilité, sa forte détermination et son inébranlable courage. 
Il y aurait presque, quelque chose de noble dans son caractère, s'il n'était 
hypocrite, car il préfère d'ordinaire s'essayer dans de grandes et hazar- 
deuses entreprises. Mais j'avoue que je ne puis pas en parler sans préjugés 
car j'ai toujours trouvé en lui un homme qui me facinait. Il ne faut pas 
croire que ce soit un composé de tous les vices bas et honteux que l'on 
trouve dans les scélérats vulgaires : au contraire, ses mœurs sont loin d'être 
dissolues, et de ma vie je ne l'ai jamais vu ivre." 

" Il avait un fort penchant pour les jeux de hasard et d'adresse, et il 
exerçait impitoyablement sa science d'escamotage et de magie blanches sur 
les dupes et les gonces de tout genre. Lors de mon arrivée de Boughton 
il en fit l'essai sur plusieurs de ses amis, respectables citoyens de St. Roch 
avec un succès si complet, qu'il éveilla presque les soupçons. Comme il 
se préparait -à transporter ses effets dans la maison qu'il avait louée, il fit 
une rafle d'un grand nombre d'article dont il disait n'avoir aucun besoin, 
pour environ quinze ou vingt louis. Arrivé le jour du tirage, par un 
hasard qui cessera de vous paraître miraculeux, quand je vous aurai dit 
ce que je sais du secret, seul il gagna le tout : le fait est qu'il s'était servi 
de dés plombés, qu'avec sa rare dextérité il avait furtivement glissés dans 
les gobelets. Plusieurs ne purent s'empêcher de murmurer tout bas, 
croyant peu à cet étrange caprice du sort ; mais pas un n'osa exprimer 
hautement ses soupçons il eut été dangereux de mettre en question la 
probité d'un homme respecté de tout le monde. Il n'y eût que son vieux 
père qui, lorsque les dupes se furent retirées, lui reprocha avec aigreur 
d'avoir triché et de tenir une conduile qui tendait à le déshonorer, à le 
couvrir d'infamie. Il parla comme un homme qui connaissait de son fils 
d'autres espièglerie, et qui ne lui adressait pas pour la première foi5 la répri- 
mande paternelle sur le chapitre de l'honnêteté." 

" Dès que la navigation fut ouverte, nous commençâmes à commercer 
sur le bois en société, et nous fîmes les affaires en grand. Raconter tous 
les genres de tricheries, de fraudes, de smogleric, de marchés, de jobs, de 
bargains, nous pratiquâmes pendant l'été, serait bien trop long; il suffira 
de dire qu'il ne se passait presque point de nuits que nous ne fîmes quelque 
bonne prise de bois : nous allions couper les cables des petits cajeux de 
plançons destinés au chargement des navires, et attendre au dessous du 
courant notre proie qui venait nous trouver ; nous nous entendions avec les 
guides des grandes cages du Haut-Canada, qui nous fesait bon marché des 
effets de leurs bourgeois ; nous avions à nos'gages des journaliers pour en- 
lever la marque des bois, et des écumeurs dont de L était le chef, 

pour courir les grèves après les orages. Ce dangereux traffic nous fit sou- 
vent de mauvaise affaires, et faillit nous troubler avec la justice. L'effron- 
terie et la manière brutale avec lesquelles Cambray répliquait aux impudens 
qui voulaient lui chercher querelle et réclamer leur propriété, nous tuèrent 



14 

de quelque mauvais pas. Je me souviens que dans une semaine nous ven- 
dîmes trois fois le iïîkme parti de bois dont deux fois à la même personne. 
Il est vrai que nous avions de nombreux antagonistes dans ce genre de vie, et 
c'est presque le seul obslacle que nous rencontrions dans notre petit négoce. 

" Je ne doute nullement que les profits ne fussent très-considérables, 
mais je n'en puis parler avec certitude, car ce n'est pas moi qui eus la 
meilleure part. 

" Mon associé m'avait fait observer for sagement que, vu mon goût 
pour le plaisir et la dissipation, et mon penchant à boire, il serait mieux pour 
moi de lui laisser en main tout mon argent, pour en recevoir dans l'automne 
le montant entier en une somme ronde. Je me laissai persuader, et Cam- 
bray tint les comptes de la société. Je les examinai un jour à la dérobée, 
et je les trouvai assez corrects. II n'est pas très-instruit, mais il peut tenir 
ses livres lui-même. Le moment de me rendre compte arrivé, tous les 
livres disparurent ; il me communiqua un chiffon de papier indéchiffrable, 
et me remit la belle somme ronde de deux louis; j'avais reçu auparavant 
cinq louis, en sorte qu'il se trouva que j'avais joué tout l'été mon honneur 
et ma vie pour la somme de sept louis courant. Pourtant il n'y avait pas 
un mot à dire, car on ne résonnait pas avec lui. 

" Dans le cours de Pété, Cambray fit des gageures considérables sur 
des batailles de coq«, et perdit des centaines de louis. Un jour il revint 
tout déconcerté, et me dit : — 

— ■" Pourquoi suis je si fou de gager? Si je me contentais des dés! 
On ne plombe pas un tvheeler comme un six. 11 me faudra bien des prises 
pour réparer les perles que je viens de faire." 

" Il s'en évita le trouble, en me fesant donation de tout ce qu'il possé- 
dait, jusqu'au moment où s'étant marié, il donna tout à sa femme. 

" C'était une jeune personne gentille, douce, aimable, honnête, aimant 
son mari à la folie, et cherchant un peu trop à acquérir de l'empire sur lui. 
Il est étonnant que cet homme, si impérieux et si violent, céda de si bonne 
grâce aux caprises de sa femme, et se laissa presque conduire par elle. J'ai 
cru m'appercevoir depuis que ce n'était qu'une feinte, une ruse pour la 
mieux décevoir : elle était maîtresse au-dedans, mais il menait au-dehors 
des intrigues sur lesquels elle eût été mal reçue de donner son avis. Un 
jour lui ayant reproché cette faiblesse, il me répondit froidement: — " Si 
elle m'embarrasse, je saurai bien m'en défaire' 7 En somme, leur ménage 
était assez paisible. Il ne traitait pas aussi respectueusement son vieux 
père, et il se permettait même quelquefois de lui donner la correction, quand 
le bonhomme, qui aimait à moraliser, frondait trop vertement sa conduite. 



15 

CHAPITRE IV. 

Madame J . . . . — Dialogue d\âgot. — Une expédition à l l Isle d' Orléans,— Deux fausses 
attaques. — Vcl avec effraction chez Monsr. Jttkinson. 

" Pour mon malheur, je connaissais une Madame A , dont le 

mari, qui est mort depuis quelques année, était mon ami intime, elle tenait 
une petite auberge mai-propre au faubourg St. Louis, dans le notable quar- 
tier connus sous le nom de Fort-Pique. Cétait là que je me rendais quel- 
quefois pour boire bouteille, et que je fis des liaisons qui devaient rn'être 
si funeste. Un soir que j'y était resté fort tard, et que j'y fumais tran- 
quillement, accoudé sur le comptoir, j'entendis dans une petite chambre 
attenante le dialogue suivant : " 

— " Diable ! on l'a échappé belle ! Ces maudits bouchers ne dorment 
jamais! Quand j'ai vu la lumière, j'ai sauté dix pieds; je me suis massacré 
une jambe. Eh ! vois donc ce morceaux ! c'était bien la peine de se 
risquer le sifflet, pour une méchante poitrine de bœuf! 

— " Il n'y a plus de sûreté dans le métier ! le monde est devenu 
méfiant. Il faudra se jeter sur la campagne, ou bien se servir du porte- 
respect, (du bâton.) 

— " Ah ! la campagne ! vive toujours la campagne, c'est là qu'on trouve 
des bonnes pâtes d'hommes, et de belles grasses volailles qu'il ne tient qu'à 
faire rôtir. Quand j'y demeurais, j'avais toujours pour le marché des 
chapons et des agneaux ; c'était une bénédiction ; et pour tout ceia je n'ai 
jamais été que deux ou trois fois dans le Brick (la prison.) 

— '•' Ma fui ! camarade, nous voici bien logés, mais on ne vit pas sans 
provisions, demain il nous faut travailler en conscience ; tu prendras soin 
du marché de la Haute-Ville, moi j'irai marchander sur celui de la Basse, 
et je veux qu'on me pende, si demain au midi nous n'avons pas de quoi faire 
bouillir la marmite. 

— " J'ai un autre plan. Pourquoi n'irions-nous pas à l'isle d'Orléans? 
c'est la terre promise des travailleurs. C'est là qu'il y a de fins moutons. 
Tiens, comme cela, sur le dos dans un champ, du foin sur la tête, et voilà 
le plus bel agneau pris ! 

— " En effet, ce serait bien une bonne idée, si nous avions une chaloupe. 

— " Nous y penserons; allons boire un coup, en attendant: nous 
l'avons bien méiité." 

" En prononçant ces dernières paroles, deux hommes, que je reconnus 
pour des journalliers que nous avions souvent employés pour nos bois, en- 
trèrent brusquement dans la chambre où j'étais. C'étaient Mathieu et 
Charbonneau. Madame A leur avait loué une petite chambre d'environ 



16 

huit pieds carrés, dans laquelle ils entraient par une fenêtre. En m'apper- 
cevant, ils nae reconnurent et m'accostant familièrement ?" — 

— " Bourgeois ! me dit l'un d'eux, vous allez nous tirer d'un bien grand 
embarras ! Nous avons un merle à dénicher, et il nous faudrait une cha- 
loupe ! Vous nous prêterez bien la vôtre Considérez; pour une nuit 
seulement; pas plus loin qu'à l'isle d'Orléans, des moutons superbes ! " 

" Je refusai net d'accéder à leur demande." 

— u AHez au diable ! leur dis-je, plutôt que je vous prête ma chaloupe 
pour voler." 

— " Pour voler ! et qui est-ce qui parle de cela ? Eh ! bien, n'importe, 
nous venons Cambray !" 

'* Au même instant ce dernier entre, et ne répond à leur demande que 
par un rire de pitié." 

•^ " Bah ! voler des moutons ; êtes- vous fou ? Mais, Mathieu, est-ce 
que tu ne connais pas dans ces paroisses-là quelque vieilles bourse bien garnie î 
Cela vaudrait la peine, et nous irions avec toi. 

*-**' Oui î je connais bien un vieux garçon, qui reste seul prés de 
^église St. Laurent. Il doit avoir au moins, trois cents Louis." 

" Le complot est aussitôt formé, et nous partons tous quatre pour 
l'isle d'Orléans, Cambray, Mathieu, Charbonneau et moi, et nous nous ren- 
dons à la maison du vieux garçon, située au milieu du village, à une petite 
distance de l'Eglise. C'était une belle nuit d'autumme, quand la lune dans 
toute sa grandeur rivalise presque d'éclat avec l'astre du jour. Sans perdre 
une moment, Mathieu s'approche d'une fenêtre et rompt une vitre." 

— " Ah î ça dit Cambray, point de violence inutile, à moins qu'il 
n'élude. . . ." 

" La vitre tombe et se casse. J'étais transporté, exalté, c'était ïa 
première fois que j'assistais à une pareille fête, à ce bruit je me possédai 
plus, et je m'enfuit comme un trait. Quand j'ai couru un arpent, je détourne 
la tête, et je vois mes camarades sur mes talons. Je continue de courir 
plus vite, et eux de me suivre." 

— " Qu'as-tu vu 1 me crie l'un." 

" Enfin je m'arrête au bout d'un mille, et Cambray me répète cette 
assommante question ? " 

— " Qu'as-tu donc vu, Waterworth, qu'as-tu donc vu î 

— " Rien ? " lui dis-je ; " rien !" 



17 
— "Quoi ! tu n'a rien vu ! Poltron ! Pendard î tu n'a rien vu!" 

il Et je fus rossé comme une bête morte. Bientôt le jour commença 
de paraître, et il nous fut impossible de reprendre l'expédition. Il nous 
fallut repartir pour Québec, sans avoir rien fait, si ce n'est que Mathieu 
voulut bien nous donner un échantillon de son adresse à attraper un mouton 
que nous allâmes faire rôtir le soir chez Madame A 

" Depuis cette époque, Cambray et moi nous eûmes des rapports in- 
times avec Mathieu, et il nous fit connaître quelques autres personnages de 
la même trempe. Nous avions coutume de le voir presque tous les soirs 

chez M de A , où nous nous occupions de recherches et de complots. 

Chacun fesait rapport de ce qu'il avait vu ou appris de l'intérieur des 
bonnes maisons. 

" Quelques jours après notre fausse attaque à l'isle d'Orléans, nous 
fîmes complot de faire une visite au comptoir de M. Atkinson. Cambray et 
moi counaissions la place où nous avions été souvent pour des affaires de 
commerce. Ce nouveau projet fut aussi conclu chez Madame A. . . .et les 
mêmes personnes y étaient concernées. Mathieu, par la précaution avait 
pris d'autres engagemens avec des industriels de sa force pour accaparer 
la poire, si nous négligions de la cueillir. Cependant nous ne réussîmes 
pas cette fois-ci ; car le premier carreau brisé, soit remords, soit faiblesse, 
je pris encore la fuite et mis la déroute dans le camp. L'entreprise fut 
ajournée. 

<4 Ce ne fut que quelques jour après, (le 8 Novembre 1834-,) que deux 
Tieux délinquans, J. Stewart etJ.-H....l vinrent frapper le soir à la 
porte de Cambray, et lui proposèrent d'accomplir le projet avorté de hous- 
piller le comptoir d'Atkinson à l'inçu de Mathieu et des autres, lui obser- 
rant qu'il ne fallait pas laisser mûrir le fruit plus longtemps, car tous les 
contrères en fesaient leur point de mire. Je dormais, il» m'éveillèrent, 
je jurai d'être ferme à mon poste, et nous partîmes tous quatre, mettant 
notre tête à prix si jamais nous dévoilions le secret par cette sentence 
prononcée solennellement : " 

" Au nom du Diable, tuez moi, si j'en souffle,'." 

" Nous nous rendons en chaloupe près du quai des Indes, où nous 
déposons Stewart et H. . . .1 ; nous ramenons notre embarcation aux Mar- 
ches ; et nous rejoignons nos camarades qui nous avaient ouvert la porte de 
la Cour. Une croisée est ouverte sans bruit, et Cambray et H. . . .1 se 
risquent dans la place, tandisque Stewart et moi, bien armés tous deux, 
fesons bonne garde. Nos camarades ont trouvé le coffre-fort, mais ils es- 
saient en vain de le remuer, quand tout-à-coup Cambray impatienté et 
maudissant son âme, le saisit seul, le lève à la hauteur de son estomac, et 
vient d'un pied ferme le déposer sur la fenêtre, d'où nous le fesons glisser 
dans lacwr avec précaution, à l'aide d'un madrier. Je crois qu'il pesait plus 
de huit quintaux, et nous eûmes quelque peine à le rendre à notre Chaloupe. 



18 

Delà nous nous rendons sur le banc de sable qui se découvre à mer basse 
vis-à-vis du Marché St. Paul ; Cambray court chercher une hache, eu- 
fonce le coffre, en met tout le contenu dans deux mouchoirs, et nous nous 
rendons à sa demeure. Là a lieu dans une chambre secrète l'inventaire de 
la prise. Cette fois encore Cambray fait h partage du lion ; tandis qu'il 
m'occupe a brûler les papiers et les livres, il escamote tout l'argent à la 
face des autres, et les congédie avec quelques piastre. Le lendemain il me 
remit sept louis ; j'ai appris depuis que le coffre en contenait cent cinquante 
en sorte que cette nuit vallut à l'un de nous près de cinq cent dollars. 
Stewart fut arrêté sous soupçons pour ce vol, et resta deux mois en prison 
comme vagabond. Après cette échauffaurée, je partis pour Broughtou, 
où je demeurai jusqu'à la fin de Janvier, (1835,) lorsque Cambray vint lui- 
même me solliciter de revenir à Québec, et pour plus grande précaution 
me fit assigner comme témoin dans un procès qu'il avait avec un nommé 
D.J.t aubergiste. Ce n'était qu'un prétexte, car je ne connaissais rien de 
cette affaire. En effet, je revins avec lui ; et nous allons voir par quel 
nouveaux exploits nous nous distinguâmes à notre rentrée dans la carrière." 



CHAPITRE V. 

Expédition au Carouge. — Madame O. . . . — Un vol pour rire. — Vol avec effraction^ 
chez le nommé Paradis de Charlesbourg. 

" A peine sommes nous arrivés à Qnébec, Cambray et moi, que nous 
recommençons nos visites chez Madame A. . . ., où nous trouvons Mathieu 
et G..g..n, qui y demeuraient. Entre autres projets, il fut question de faire 
une visite a un vieillard du nom de Paradis, qui demeurait, nous dit-on, au 
Carouge, et possédait d'immenses sommes d'argent. Il fut convenu que 
Cambray et moi nous nous procurerions les renseignemens nécessaire le 
lendemain. En effet, nous fîmes le voyage, mais presque sans succès. Nous 
trouvâmes la porte fermée, une vieille femme M. O. . . . qui demeure seul 
avec sa fille sur le chemin du Carouge, et y tient une espèce d'auberge, 
nous appris que Paradis était aller demeurer à Charlesboug. Nous ren- 
trons dans la ville au commencement de la nuit, et rendons compte à nos 
Camarades de ce que nous a appris Madame O. . . ." 

" A propos ," dit Mathieu, " elle doit avoir de l'argent cette vieille-là, 
depuis si longtemps qu'elle et sa fille font le commerce. Allous dès ce soir 
tâter de leur pistrine." — " A quoi bon !" lui dis-je, " je là connais bien: 
c'est une pauvre femme, qui n'a pas le sou : sans compter que nous sortons 
de chez-elle. 

" N'importe, n'importe, allons toujours !" 
" Et nous voilà partis." 

" Nous fesons sauter la porte sans cérémonie avec de forts leviers ; 
les deux femmes épouvantées s'échappent par une fenêtre de derrière ; 



1» 

<nous les poursuivons, et nous les ramenons bon gré mal gré ; sans plus tarder 
nous les j«tots toutes deui è là cave, où Ctmbray tt Mathieu les suivent 
pour le» coasoler. 

" Tiens, tu rois bien cette cave," me dit Gagnon, " s'est la seule ma- 
nière de faire les ehoses en sûreté." 

" Toute cette scène s'était passée dans les ténèbres, qui nous étaient 
nécessaire; car nous n'étions pas déguisés : ce n'était pas nctre usage. 
Les moineaux une fois dans le cachot, Gagnon et moi nous fesons de la 
lumière, et tandis que nos camarades s'amusent à leur guise dans la noir- 
ceur, nous apportons sur Ja trappe de la cave une petite table, que nous char- 
geons de bouteilles et de provisions, et assis tous deux en face l'un de l'autre 
nous nous mettons à manger, à boire et à chanter comme des lurons. Les 
deux autres ne tardent pas à sortir de leur cage, et à nous rejoindre." 

u Elles peuvent appeler cela comme elles le voudront," dit Mathieu 
en sortant ; "mais du moins la résistence n'a pas été grande : le diable 
m'emporte, si elles n'ont pas pris cela comme une bonne fortune. J'ai 
pincé le bras de la fille elle a eu cinq cents amants, m'a-t-elle avoué ! " 

" Et moi, je lui ai ôté son jonc," dit Cambray, en nous le montrant." 

" Bientôt nous chargeons la trappe de la cave de tout ce qui nous tombe 
sous la main, poêle, coffres, chaudrons, marmites ; et nous nous mettons à 
piller la maison. Après nous* êtes emparés des meilleures hardes et de 
quelques pièces d'argent que nous trouvons, nous excitons nos deux belles 
prisonnières à la patience, et nous détalons." 

" Le jour suivant fut consacré à une nouvelle excursion à Charlesbourg, 
où Cambray et moi allâmes à la recherche de Paradis, que nous trouvâmes 
enfin. Cambray lui parla sur sa porte, pour lui demander le chemin du Lac 
Beauport. Cependant nous n'avions pas connu les êtres de la maison, et 
j'y retournai le lendemain avec Gagnon, qui y entra sous le prétexte*de 
s'informer de la route qui conduit à Craig 's-mill dont nous avions écrit le 
nom sur un morceau de papier. Je ne me montrai pas, je craignais que ma 
taille et mon bégaiement ne me fissent reconnaître. Nous revenons chez 
Cambray, et delà nous partons tous quatre le même soir pour l'expédition. 
C'était, je crois, le 3 Février, (1835.) 

" Nous nous lançons tout ensemble avec des leviers sur la porte qui 
s'ouvre avec fracas, et nous nous précipitons dans la première salle. Quelle 
est notre surprises d'apercevoir au milieu de la chambre un vieillard à ge- 
noux, les mains jointes et levées vers le Ciel, tremblant, priant, et criant :" 

" Miséricorde ! miséricorde ! mille fois miséricorde !" 

" C'était un mendiant qui avait pris là son gîte pour la nuit. Sa peur 
et ses prières nous firent éclater de rire, L'un s'empare du mendiant, uty 



20 

autre prend au collet le vieux Paradis dans sou lit, et nous les envoyons 
tous deux de compagnie à la cave." 

" Je voulus entrer dans un cabinet, où j'avais va remuer quelqu'un." 

" N'entre pas là," me dis Cambraj, fesons les choses en ordre, et par- 
tageons en frères." 

" Laisse-moi faire," lui dis-je, " il y a là quelque jolie fille, la nièce 
du bonhomme : c'est à mon tour ce soir." 

*' Reste avec nous, te dis-je ; reste, ou tu es mort !" 

" Je fus forcé d'obéir. Nous enfonçons un tiroir, et dans une boite 
de fer blanc nous trouvons une grande quantité de pièces d'or, que Cam- 
braj met dans ses poches. Nous nous préparions à retirer Paradis de la 
cave, pour lui faire avouer où était le reste de son argent, décidés à le faire 
assoir sur le poêle qui était rouge, au cas qu'il voulût regimber, opération 
destinée à tous ceux qui fesaient les médians enfans ou qui ne don- 
naient pas de bonne grâce, quand l'un de nous s'apperçut que quel- 
qu'un s'était échappé par une fenêtre du cabinet où j'avais voulu entrer. 
C'était sans doute la jeuue fille qui était sortie. Craignant que l'alarme 
fât donnée dans le canton, nous fûmes forcés d'évacuer la place à la 
hâte et plutôt que nous ne le désirions. Quand nous fûmes à quelque distance, 
G..g..n nous montra nn pistolet, qu'il nous dit avoir arraché des mains de 
Paradis. " Sur la route, Cambra/ «'approchant de moi me dit à l'oreille :" 

" Il faut tâcher d'embêter G.. g. .n et Matthieu. Cache cet or-ci." 
" Et il me remit dix-huit doublons et quinze piastres. Il glissa adroitement 
le reste dans les doublures de ses pantalons et dans ses chaussures. Pvendu 
chez lui il mit la main dans ses poches, en retira quelques piastres, et en 
remit seize à G., g.* a et Matthieu pour leur part; pour moi j'en reçus 
quarante huit, et Cambraj dut en garder pour lui pas moins de six cents et 
quelques. Nous avions mis le vieux Paradis à contribution pour £110. 

" Tandisque nous étions d'humeur, nous continuâmes à travailler. 
Nous enfonçâmes le Bureau de M. Parke, Marchant à la Basse-ville, et 
nous enlevâmes quelque argent et un télescope, que Cambraj s'appropria, 
pour satisfaire une fantaisie, ainsi qu'il le disait." 

" Nous vivions alors dans la plus grande sécurité ; personne nous 
soupçonnait ; nous entendions chaque jour raconter le détails de nos brigan- 
dages, et nous nous permettions aussi la réilexion morale. Cambraj et moi 
vojions toujours des sociétés bien respectables. Quand piutard des soupçons 
se furent élevés contre nous, et que nous fûmes incarcérés, Cambraj, 
trouvé en la posession du Télescope pris chez M. Parke, eut son procès 
pour ce vol, mais ne fût pas trouvé coupable. 

" Enhardis pour nos premiers succès, nous ne nous arrêtâmes pas là, 
et le vol de la Chapelle de !a Congrégation fut commis. J'ai, rendu té- 
moignage dans cette affaire, et le procès Hé Gagnon, complice dans ce crime- 



21 

CHAPITlfi VI. 

Vol sacrilège dm la Congrêgatkm. — Procètàe mltmgnon. — PUiSo^e): — Verdict. 

Jusqu'ici nous avons fait réciter as. complice lui-môme cette horrible 
catalogues de crimes, mais pour les détails qui ront iuivre nous adoptons 
nos renseignement è le procédure même qui à eu lieu devant les tribunaux 
an sujet du Vol Sacrilège de la Congrégation, et nous donneront un précis 
des témoignages tels qu'ils ont été publiés dans les journaux lors du procès. 

Pendant la nuit du 9 au 10 Février, 1835, la Chapelle de la Con- 
grégation de Québec fus forcée par des voleurs, qui en enlevèrent une 
lampe d'argent valant J620 : un crusifix, £\0 ; une Statue de la Vierge, 
£b0 ; quatre Candélabres, £10, et deux Chandeliers, £2 10s. 

Le 29 Mars, 1837, ia Cour Criminelle de Québec c'est occupée du 
procès de Pierre Gagnon, accusé d'avoir participé avec Charles Cambray, 
Nicolas Matthieu et George Waterworth au vol sacrilège de la Congré- 
gation. Le prévenu, jeune par les années, mais vieux dant le crime, ne 
paraît pa6 pour la première fois au band des criminels, et sa contenance 
apurée indique assez qu'il est sur un terrain qu'il connait. Sa physionomie 
repoussante et sa voix désagréable et particulièrement caractéristique an- 
noncent un de ses hommes qui semblent nés pour le crime, et dont la car- 
rière commence à la prison et finit à la potence. 

Messire Cazault, Chapelain de la Congrégation ; Joseph Dubois, Sa- 
cristain ; Joseph Peticlerc, Syndic ; et Etienne Métivier, Gardien de la 
Chapelle sont entendus coin mes témoins, et constatent par leurs témoignages 
le vol en question et la valeur des effets enlevés. 

George Waterworth, complice de ce crime, et qui s'est rendu témoin 
è charge dans l'expoir d'obtenir son pardon, raconte ainsi ce qu'il connait 
de eette affaire : 

Dans le mois de Février, (1835,) le témoin Waterworth, demeurait 
avec Cambray. Le soir du vol de la Congrégation, ils se rendirent vers les 
huit heures chez Madame Anderson, où demeurait alors Mathieu et Gagnon 
qu'ils trouvèrent à la maison. Us burent ensemble, et une conversation à 
demi-voix s'engagea entre Cambray, Mathieu et Gagnon. Tandis que 
Madame Anderson était dans une autre chambre, ces denx derniers sor- 
tirent et revinrent un instant après avec un levier. Alors ils sortirent tous 
ensemble et se dirigèrent vers l'esplanade, après avoir passé la porte St. 
Louis. Ce ne fut que lors qu'ils arrivèrent près de la Chapelle qu'il fut 
résolu entr'eux de la voler. Il y avait alors quelqu'un près de là, ce qui 
les empêcha de s'y arrêter ; ils se dirigèrent vers la porte St. Jean et re- 
vinrent au même lieu par une autre rue Mathieu et Gagnon s'approchèrent 
de la porte de l'Eglise, et y travaillèrent pendant quelque temps. 

Quand la porte fût forcée, l'un d'eux s'approchant de Cambray et de 
Waterworth, leur dit : (t maintenant que la porte est ouverte, vous pouvez 



22 

Tenir." Le lémoin vit alors qu'où avait enfoncé ane demi-fenêtre au-desus 
de la porte, de manière à permettre à un bomiie d'y passer. Il pense qu'un 
des deux «'introduisit dans l'Eglise par cette ouverture et ouvrit la porte. 
Mathieu et les deux autres entrèrent, laissant Waterworth en sentinelle, 
"pour donner l'alarme s'ils étaient découverts, ou terrassera coup de bâton 
quiconque passerait seul. Les trois autres restèrent dans l'Eglise près de 
trois quarts d'heure. Ils avaieut allumé une chandelle au moyen d'allu- 
mettes phosphoriques que Cambray avait achetées chez Sims. Quand ils 
sortirent, ils portaient ce qu'il avait enlevé dans des manteaux de femme 
que Mathieu et Gagnon s'étaient procurés et dont ils étaient couverts avant 
le vol. Ils retournèrent tous ensemble par le même chemin à la maison de 
Madame Anderson,mais craignant d'être observés, ils transportèrent chez 
Cambray tout ce qu'il avait dérobé. Ils entrèrent dans une cour reculée, 
ets'étant introduit dans un hengar à foin, ils allumèrent une chandelle. Ce 
fut alors seulement que le témoin vit les objets emportés de l'Eglise, parmi 
lesquels étaient une image de la vierge, une lampe à chaine d'argent et une 
quantité de chandeliers. Il s'éleva une difficulté au sujet de l'un de ces 
chandeliers : doutant qu'il fût d'argent, le témoin le brisa d'un coup de 
hache, et vit qu'en effet il n'était pas d'argent. Ils levèrent ensuite une 
partie du plancher de l'élable et y cachèrent les objets volés. Gagnon 
et Mathieu s'en retournèrent à leur logis et le témoin resta chez Cambray 
qui occupait alors le bas d'une maison, rue de l'Eglise, à St. Roch. Quel- 
que temps après, Cambray et sa femme était sortie un jour, Gagnon et 
Mathieu vinrent demander leur part des objets volés, ou bien de l'argent. 
Le témoin leur donna à chacun une ou deux piastres, leur disant de s'arran- 
ger avec Cambray pour le reste. 

Waterworth et Cambray décidèrent plus tard de transporter leur ar" 
genterie à Broughion, où demeurait la famille du témoin. Ik se procurè- 
rent deux barils, dans l'un desquels ils mirent de la boisson et dans l'autre 
les ornemens de l'Eglise. 

Le témoin partit alors pour Broughton en carriole avec un charretier, 
emportant les deux barils et divers autres articles ; et y arriva le second 
jour, après avoir couché la veille à l'auberge de Morin, près de Ste. Marie. 
Il trouva chez lui, à Broughton, sa sœur, son beau-frère Norris, et le nommé 
Knox, son engagé. 

Il entra les deux barils dans la maison, et dit à sa sœur d'en prendre 
soin. Il emplit une cruche de la boisson contenue dans l'un des barils, et 
se rendit avec cela chez le nommé Stevens, à l'extrimité du Township, 
avec sa sœur, son beau-frère, Knox et le charretier. Le témoin passe la 
nuit chez Stevens, et lorsque Knox sortit, il lui recommanda de cacher le 
plus grand baril dans la neige ; ce qui fut fait. 

Quelques jour après Cambray arriva à Broughton, et lui et le témoin 
ayant caché le baril qui contenait l'argenterie, revinrent à Québec. A 
peine Y étaient-ils arrivés^ qu'ils apprirent que Carrier, le connétable, venait 



16 

de partir pour Broughton. C'était le Mercredi des Cendrés. lis se mirent 
en route le lendemain, pour parer le coup par un mojen ou un autre, et firent 
près de 50 milles vers ce Township depuis cinq heures du soir jusqu'à une 
heure du matin Sur la route ils rencontrèrent Carrier, et le témoin §e 
doutant d'où il Tenait, l'accosta et lui demanda où il était allé. Il répondit 
qu'il venait de Broughton, où il avait été envoyé pour plusieurs affaires. 

Le témoin lui fit aussi d'antre questions, auxquellesJe connétable ne 
répondit qu'évasivement. Waterworth, afin de s'assurer si Carrier n'avait 
point fait quelques découverte, feignit d'être ivre, et fureta la carriole du 
connétable sous le prétexte d'y chercher de la boisson, mais il n'y trouva 
rien. Cambray et le témoin continuèrent alors leur route vers Broughton, 
arrivé chez lui, le témoin parla de la visite de Carrier. Son père lui dit 
que ce connétable était venu chez lui, et parut très affligé que sa maison, 
qui jusqu'alors n'avait jamais été suspecte, eût été l'objet des recherches 
de la police. Quand les deux associés virent que Carrier n'avait rien dé- 
couvert, ils tinrent conseil ensemble, et Cambray partit pour Québee. Il 
revint à Broughton au commencement d'Avril, emportant avec lui deux 
creusets, un boisseau de charbon, et une paire de soufflets. La nuit sui- 
vante, Cambray, Norris, Knox et le témoin se rendirent dans le bois avec 
le baril et les divers objets apportés de Québec, allumèrent du feu dans un§ 
cabane à sucre, et essayèrent de faire fondre l'argenterie ; mais n'ayant pu 
y parvenir, il la brisèrent à coup de marteau, l'emballèrent avec soin, et 
Cambray et Waterworth la remportèrent à Québec. 

Dans la nuit qui précéda le jour de Pâques les deux associés se ren- 
dirent avec leur argenterie aux Carrières du Carouge, enfoncèrent une petite 
maison destinée pour les ouvriers qui y travaillent, mais qui ce jour étaient 
absens, et y trouvèrent le clef d'une forge qui était prè» delà, Ils illumè- 
rent du feu, mirent l'argenterie dans lef creusets, et la battirent avec de 
lourds marteaux pour la faire fondre. Ils passèrent toute la journée du 
dimanche à* cette opération, sans êtres troublés, et firent un feu si ardent 
qu'un des creusets éclata, Comme l'image d'un enfant que la vierge tenait 
ilans ses bras résistait à l'action de la flamme et du marteau, Cambray la 
prenant entre ses mains dit à Waterworth : — 

" Vois donc, ce petit malheureux ! Il va uous donner autant de trouble 
que Sidrach, Misach et Abbénago !" Cependant Vers le soir toute l'ar- 
genterie fut réduite en lingots, que Cambray remporta chez lui et qui sont 
restés en sa possession. 



L'accusé transquestionne ici le témoin, comme suit :- 
L'accusé : — Croyez-vous avoir uue âme 1 
Le témoin : — Oui, je crois avoir une àme à sauver , 



u 

L'accusé : — N'avez-vous jamais fait ùo faux strmens. 

Le témoin ; — Non jamais. 

L'accusé : — Quoi 1 vous n'avez pas fait de faux gardent, quand f*us 
avei juré que Cambray B'était pas présent au meurtre de Sivrae ? N'y 
étiez-vous pas aussi ? 

La Cour exempte le témoin à eette question. 

Plusieurs témoins sont ensuite entendus pour corroborer le témoigasg* 
eu complice ; — 

Madame Anderson, pour prouver l'entrevue de» préteaut ehei *lle ; 

Céoilia Connor, George Hall, William Hall et Elixa Lapointe, pour 
confirmer la transaction qui ont *u lieu à Broughton ; et René LaJ&bé, for- 
geron, l'opération faite dans sa forge le jour de Pâques, 

L'accusé adresse alors au Jury le discours suivant, qu'il à écrit d'a- 
vance et qu'il tient à la main. 

Messieurs du Jury : — C'est avec une douleur bien sincère que je rrse 
vois forcé de vous adresser la parole dans une occasion comme celle-ci, ou 
il y a de ma vie, si vous me trouvez coupable de l'offence dont je suis ac- 
cusé. Ma situation est d'autant plus pénible que je n'occupe ici que la 
place d'un autre, auquel on m'a substitué. Waterworth le témoin du Roi 
dans cette cause, le seul témoin qui m'implique dans le vol sacrilège de la 
Congrégation, me fait occuper le rang d'un de ses parens, de Norris, le 
mari de sa sœur. Pour le sauver, il me perd ; pour ménager un parent, 
il livre un innoncent au glaive de la justice. Je vous prie de bien faire 
attention à cette observation, et au caractère de celui qui dépose contre 
moi. C'est le même homme qui l'année dernière s'est parjuré devant cette 
Cour, lors qu'il osait dire que C * * * (Cambray) n'était pas l'auteur du 
meurtre de Sivrae, commis à Lotbinière,et dont lui-même était complice ; 
lorsqu'il jurait en face du ciel et des hommes qu'il lui avait vu acheter des 
cuillères d'argent que lui-même lui avait aidé à voler. Huit personnes au- 
raient pu prouver ces faits et ce parjure, s'il m'eût été possible d'assigner des 
témoins ; mais enfermé depuis dix-huit mois dans la prison, sans argent et sans 
protection, que pouvais-je faire ? Les Subpœnasque je m'était procurés quel- 
ques jours avant ce Terme m'ont été enlevés par ' mes Compagnous de pri- 
son. L'homme qui me dénonce est le même qui s'avoue le complice du vol 
commis chez Madame Montgomery ; c'est le brigand qui n'a plus honte d'a- 
vouer qu'il est entré dans une Eglise, pour y voler les choses saintes, et y 
insulter la divinité ; c'est lui qui était à la tête des vols nombreux commis 
à la Basse-Ville, dans les Comptoirs des Marchands. Oui, c'est là l'homme 
qui jure sur sa conscience, en l'absence de tout autres témoins, que j'étais 
son complice, à la place de Norris, son beau-frère, qu'il a intérêt de ca- 
cher ; c'est-là l'homme dont vous avez à peser le témoignage. Rappelez- 



25 

vous qu'il 7 a eu devant cette Cour même des exemples où des complices 
ont ainsi substitué des innocens aux véritables criminels. Dans le cas du vol 
de M. Masse à la Pointe Lévv, un témoin du Roi accusa quatre personnes 
qui n'avaient nullement trempé dans cette affaire, lorsque subséquemment 
une personne ayant rendu un témoignage bien différent, fit convaincre les 
véritables auteurs du crime, et sauva la vie à quatre innocens faussement 
accusés. L'homme qui s'était ainsi parjuré était le chef de l'entreprise de 
la Pointe Lévy, et il fut exécuté : c'était Ross, qui fit alors tant de sensa- 
tion dans cette V T ille. Rappelez-vous qu'il y a dans Québec un grand nom- 
bre de voleurs cachés, qui ont l'art de mettre sur le compte des vieux dé- 
linquans, qui ont souvent paru à cette barre, et qui sont aisément soupçon- 
nés, les crimes qu'ils commettent dans les ténèbres. J'avoue que j'ai le 
malheur d'avoir une mauvaise réputatiou, et j'ai déjà eu la disgrâce de 
paraître devant ce tribunal ; mais si j'ai été coupable, j'ai été bien puni. Si 
ma réputation est mauvaise, le soupçon tombe bien plus aisément sur moi ; un 
parjure a plus d'avantage à me charger de ses fautes, et à en écarter de lui 
la responsabilité. Ne faite donc pas attention à mon caractère passé, et 
daignez ne prendre en considération que ma situation actuelle. 

• 

Le soir du 10 Avril que le crime a été commis, je passai la nuit en- 
tière chez une Madame Anderson, avec une fille, qui aurait pu prouver ce 
fait, si elle n'était dans l'Etat du Maine, ainsi qu'une autre fille du nom de 
Doran, que Waterworth battit si violement dans une démêlé qu'il eût avec 
elle à mon occasion, que le lendemain elle fut trouvé morte dans la rue St. 
Louis. Je ferai pourtant entendre une femme du uom de Catherine Roque, 
qui coucha le même soir chez Madame Anderson. Après vous avoir ainsi 
exposé ma défence,je ne vous demande pas d'exposer votre conscience pour 
moi, mais seulement de me rendre justice ; et que Dieu vous aide. 

L'accusé déclare qu'il n'a qu'un seul témoin à faire entendre, et demande 
au geôlier de l'envoyer chercher en prison; C'est la nommé Catherine 
Roque : on la fait venir. 

L'accusé : — Je vous demanderai, Mam'zelle Roque, si vous me con- 
naissez ? 

Le témoin : — Oui. 

L'accusé : — N'étiez-vous pas chez Madame Anderson le 9 Février, 
il y a deux ans] 

Le témoin :— : Oui. 

L'accusé : — N'ai-je pas couché là ce soir-là ? 

Le témoin : — Oui, je crois bien ; il y a deux ans, n'est-pas 1 

L'accusé :— N'y suis-je pas resté toute la nuit 1 N'étais-je pas ivre ? 
4 



26 

Le témoin : — Je ne sais pas si vous y êtes resté toute la nuit, car 
j'étais bien en train moi-même ; je me suis couchée à six heures, et je ne me 
suis éveillé que le lendemain. 

L'accusé; — C'est assez : je n'ai point d'autres question à faire. 

Durant le cours de ce procès, M. O. Stuart, Conseil de C * * * 
(Cambray,) prit une objection quant à l'un des chefs de l'acte d'accusation, 
celui de sacrilège, mettant en question si la Chapelle de la Congrégation 
doit être mise au rang des Eglises, où la loi dit que des sacrilèges puissent 
se commettre ; et la Cour prit en délibéré cette question. L'honorable 
Juge Bowen récapitula ensuite aux Jurés les divers témoignages, et détailla 
longuement les divers points qu'ils avaient à considérer avant de rendre 
leur verdict, leur observant que le principal était sans doute la circonspec- 
tion avec laquelle ils devaient recevoir le témoignage d'un complice. Il 
fit observer qu'on doit l'accepter ou le rejeter entièrement, selon qu'il est ou 
non exactement confirmé par d'autres lémoignages. Il faut aussi prendre 
en considération, ajouta-t-il, le ton d'assurance, de modération ou de haine 
avec laquelle un semblable témoignage est donné. En un mot, c'est une 
question délicate»que chaque juré doit décider d'après sa propre conscience, 
qui lui dira sans doute : Cet homme dit la vérité, ou : Cet homme déguise 
la vérité. 

Les jurés se retirent un instant et déclarent Pierre Gagnon coupable 
de sacrilège ou de grand larcin pour la valeur de .£20, selon la décision 
ultérieure de la Cour sur l'objection prise par M. Stuart. 



CHAPITRE VIL 

Soupçons. — Complot contre Waterworth. — Regrets de ce dernier. — Nouvelle expédi- 
tion à Vhle d'Orléans. 



Waterworth reprend ici le fil de ses révélations. 



" Le vol sacrilège de la Congrégation nous avait donné tant d'occu- 
pation, et avait excité tant de recherches de la part de la Police, qui était 
presque tombé sur nos traces, que nous fûmes obligés de rester tranquilles 
pendant quelques temps. On commença dès lors à se défier de nous, et 
yoici comment les premiers soupçons prirent naissance. 

" Le Gouverneur avait offert par une proclamation une somme de cent 
Louis au Dénonciateur qui ferait connaître les coupables C'était une 
somme assez forte pour tenter bien des gens. Une femme de mauvaise vie, 

Catherine Roque, était chez Mde A , lorsque nous sortîmes le soir 

du vol de la Congrégation : rapprochant ces deux faits, elle avait imaginé 
que nous pourrions bien être les auteurs de ce crime. Elle alla trouver 
Carrier, le Connétable, et lui proposa de tirer parti de ses soupçons à pro- 



27 

fits communs. Ce dernier communiqua ce projet à un certain individu de 
nos connaissances, qui avait déjà eu vent de nos menées. Je fus, moi, la 
victime que choisirent ces délateurs et c'est dans cette vue que les voyages 
à Brou^hton furent entrepris. D'après ce plan, je devais seul être com- 
promis, et Cambray restait inconnu. Grande fut la déconvenue de ces 
hommes avides, quand iis furent obligés de revenir sur ieurs pas sans avoir 
rien découvert. Mais Carrier peut remercier le ciel de n'avoir rien eu dans 
sa carriole, quand nous le rencontrâmes, car nous lui aurions évité la peine 
de faire le reste du chemin : notre projet était formé et nos précautions 
étaient prises pour l'assigner. Il est certain que nous avons en maintes oc- 
casions poussé l'indulgence et l'humanité trop loin : ce système de lénité 
nous a perdïss. Ces premiers soupçons à la venté n'eurent pas de suite, 
mais ils ne laissèrent pas de jeter sur nous un jour défavorable, et qui a 
peut-être amené plus tard des découvertes mieux fondées. 

" Kn effet, je ne doute nullement que ce ne soit les démarches de Carrier 
à Broughton qui n'aient donné à Céciîia Ccnnor, la servante de Norris, 
l'idée que nous avions en notre possession l'argenterie de la Chapelle ; qui 
n'aient excité dans son esprit ce graves soupçons, et ne l'aient enfin portée 
plus tard, dans le cour de l'été, (1835,) à donner les renseignemens imagi- 
naire, sur lesquels nous fûmes arrêtés: car, sachez-le bien, cette femme 
n'avait jamais rien vu de ce que contenait le baril que j'avais emporté à 
Broughton ; elle n'avait pu entendre aucune conversation ; enfin pour dire 
le mot, elle jura sur une imagination, et malheureusement cette imagination 
était fondée. Voilà un incident qui nous a toujours étonnés, et que nous 
n'avons pu comprendre." 

— " Arrêtez î vous ne savez peut-être pas qu'elle vous a suivis dans le 
le bois ; qu'elle a vu l'image de la Vierge entre les mains de Cambray ; 
qu'elle a ôté à Knox u-.i petit sceptre d'argent. . . .1 

— " Est-il possible ? est-il possible ? Quoi ! elle nous avait suivis, 
espionnés, découverts ! Ah ! si nous l'avions su . . . .! Il m'était si facile 
de m'en défaire ! Si j'eusse jamais imaginé qu'une vieille imbécile comme 
elle ôfeât seulement nous observer, par précaution je l'aurais étranglée sans 
remords. La sûreté personnelle ! c'est la première des lois ! Comment! 
elle nous avait suivis, seule, dans le bois, au milieu des ténèbres ! Ah ! que 
ne puis-je l'y rencontrer encore ! " 

En prononçant ces paroles d'une voix menaçante, le dénonciateur se 
trahit un instant, et se montre à découvert : la force de la passion et du 
naturel l'emporte sur toute autre considération, et prend la place des beaux 
sentimens de componction et de regret qu'il avait d'abord montrés. Une 
expression horrible se répand sur sa figure, un sourire, mais un sourire qui 
fait frisonner, passe sur ses lèvres ; il se soulève sur son siège, serre les 
poings de fureur, et semble altéré de la soif du sang. Bientôt une longue 
rêverie succède à cet accès, et ses traits reprennent. leur calme et leur froi- 
dure de marbre. ]! continue son récit. 



28 

" Quand l'argenterie de la Chapelle fut fondue en lingot?, et déposé 
en lieu de sûreté, je partis pour Broughton d'où je revins à Québec vers le 
commencement de Mai. A mon arrivé, nouvelle expédition. Nous n'avions 
pas travaillé depuis le vol sacrilège. Nous reprîmes l'affaire de l'Isle 
d'Orléans, dont j'ai parlé au commencement de ces mémoires. Nous étions 
quatre du parti, Cambray, Matthieu, Knox et moi : mais Knox ne connais- 
sait rien du complot, et nous l'avions emmené que pour prendre soin de la 
chaloupe. Nous nous rendons à St. Laurent, nous entrons en faisant effrac- 
tion, dans la maison du vieux célibataire, que nous trouvons seul, et que 
nous prenons à la gorge dans son lit. Il voulut faire quelque résistance, et 
nous fûmes obligés de le régaler de quelques coups de bâton. Mais le voyage 
fut perdu ; car il n'avait point d'argent, et je l'en crois sur sa parole 
après les épreuves auxquelles il fut soumis pour lui faire avouer où était 
son or. Faute de mieux, nous emportâmes ces provisions et ses meilleurs 
habits. C'était une cruauté, je l'avoue, que d'aller troubler ce vieillard pour 
fci peu de chose." 

" L'Expédition qui suivit immédiatement valait beaucoup mieux, et était 
moins pénible ; ce fut le vol chez Madame Montgomery, dont les détails, as- 
sez intéressans, vous sont fournis par le procès de Cambray et de Mathieu." 



v 



CHAPITRE VIII. 

Le Bois du Carouge.— Retraite de Voleurs.— Mathieu, Stewart et Lemire.— Un 

Complot. 

Le 22 mai, 1837, vers trois heures de l'après-midi, deux hommes tra- 
versaient le faubourg St. Louis, et te dirigaient à la hâte vers les plaines 
d'Abraham. A les voir marcher, et se parler mystérieusement, on aurait dit 
deux hommes que des affaires d'importance appelaient à un rendez vous. 

— " Pour ce coup-là, disait Waterworth à demi-voix à Cambray, son 
compagnon, " il nous faut au moins sept ou huit hommes bien déterminés ! 
Rappelle-toi que c'est au milieu delà ville !" 



•Bah ! sept ou huit hommes pour étrangler quelques femmes, et pilier 
iaison ! Tu n'es qu'un poltron, et tu n'y entends rien. Plus nous aurons 
de complices, et moins les profits seront considérables. D'ailleurs il n'est pas 
bon de Lire entrer trop de monde dans ces sortes d'affaires : quelque traître...! 



une m 
d 



"Oh! pour cela tu as raison ; ne confions point notre secret à trop de 
monde. Dans un moment critique, on se laisse intimider, on oublie ses ser- 
mens, et soit faiblesse, soit remords, soit trahison, pour se sauver l'on mange 
le morceau, l'on dit tout." 

•'< Ah ! mille diables, si jamais complice me fesait pareil tour ; si je soup- 
çonnais qu'il y eût un lâche parmi nous qui osât seulement y penser, qu'il ne 



29 

serait pas longtemps redoutable ! que je lui ferais bientôt perdre le <roût du 
pain ! 

" C'est pourquoi il nous faut choisir, " dit Waterworth avec un air un 
peu embarrassé," des hommes d'énergie et de confiance, capables de se lais- 
ser pendre, plutôt que de lâcher un mot. Si Dumas n'était pas en prison ! 
C'est un rui.3 coquin celui-là !" 

"Dumas! il ne fait jamais les affaires en grand : il craint trop de dan- 
ger en plain air. Je te l'ai déjà dit, c'e^t Mathieu que je cherche. C'est 
là Thomme qu'il nous faut, déterminé comme un diabîe } ne craignant ni ciel 
ni terre, plein de ruses et de sang-froid, discret, vigilant, aguerri, et capable 
surtout de faire sauter une serrure mieux que qui que ce soit. Et puis, ce 
qui n'est pas à mépriser, c 4 est un vieux misérable coquin, qui ne connaît pas 
son mérite et qui ne sais pas le faire payer. Quelques piastres pour boire 
bouteille et passer une nuit de désordre, voilà ce qu'il demande. Il ne con- 
naît rien de mieux. Trouvons-le, et deux autres brigands secondaires, que 
nous paierons tant la nuit, ferons notre affaire. . . ." 

— Certes, Mathieu! c'est bien ce que nous pouvons trouver de meil- 
leurs ! et deux autres seulement .... C'est bien peu ! — répliqua Waterworth, 
et comme il prononçait ces dernières paroles, les deux compagnons sau- 
tèrent une clôture et découvrirent à quelque distance un peloton d'hommes 
et de femmes. C'était la bande qu'il cherchaient. — 

Les plaines d'Abraham et les bois environnans, particulièrement celui 
du Carouge, sont le rendez-vous ordinaire d'une classe industriels, qui 
trouvent plus commode de ne point travailler et de vive sur le bien commun ; 
hommes marqués du sceau de l'infamie, rebuts de la société, unis pour le 
crime et ligués contre les lois, n'ayant d'autre ressources pour vivre que dans 
des attentats que la justice repousse, et qu'accompagnent le remords et le 
danger. Ils ne connaissent ni la paix ni la sûreté ; ils n'ont pas même le 
revenu médiocre mais régulier de la pauvreté ; gorgés de leur proie ou mou- 
rant de faim, ils veillent et dorment sur le bord d'un précipice, un bandeau 
d'infamie sur les yeux et une corde autour du cou. 

Us ne connaissent point le repos de l'homme honnête. De cruelles 
appréhensions les poursuivent sans cesse. Ils n'ont pas même les conso- 
lations de l'amitié ! Des hommes qui se rancontrent sur ce terrain ne se 
regardent point d'un œil affectionné ou compatissant. Tous les sentimens de 
la nature sont morts dans leurs cœur ; l'intérêt purement personnel est 
plus fort chez eux que toutes les autres passion? ; et les bassesses, et les 
calomnies, et les trahisons, c'est la monnaie dont ils se paient entre eux. 
Tous les printemps, quand les prisons se vident, et que la navigation jet- 
tent sur nos bords des flots de populations diverses, ce troupeau infecté se 
répand dans les champs et se grossit chaque jour d'habitués de prisons, de 
matelots mécontents, d'avanturiers, de fénéans et de débauchés. 



30 

Alors il «'est pas sûr de passer vers le soir, seul au coin d'un bois ; 
car si votre mise annonce un contribuable, quatre bandits vpus prennent à 
la gorge, lève sur vous l'impôt, et s'enfuient, vous laissant demi-mort sur la 
place. Ils ont dans Isa bois leurs retraites, leurs fontaines, leurs cavernes, 
et dans les environs leurs auberges et leurs i.ripôts. 

Quand ils ont fait quelque bonne pri^e, la marmite s'accroche à !a 
branche d'un arbre, la volaille cuit en plein air eî se mange sur l'herbe ; !a 
lune et les étoile voient ctes rendez-vous amoureux, de dégoûtantes orgies, 
des complots iniques, des sommeils courts et agités. 

Le croirait- on 1 ces hommes infâmes, endurcis, dénaturés, sont les 
jouets et les esclaves de femmes encore plus infâmes qu'eux. C'est pour 
elles qu'ils volent, qu'ils jouent leur vie, qu'ils prodiguent ce qu'ils ont enle- 
vé au péril de leurs jours ; tant il est vrai que l'amour, même dans des 
hommes morts à tout autre sentiment, est la plus violente et la plus dévouée 
de toute les passions ; et tant il est vrai aussi que l'homme vicieux et cor- 
rompu n'est que faiblesse et lâcheté. Il serait affreux de révéler les drames 
de sang dont le bois du Carouge a été fréquemment le théâtre, et de racon- 
ter les jalousies, les vengeances et les meurtres que l'indigenee et l'apathie 
des criminels, froidement témoins de ces scènes, ont laissé dans l'oubli. 

— " Oh ! les lâches, i( dit Cambray, comme ils marchaient vers le 
groupe qu'ils avaient d'abord apperçu," vois les donc fuir: ils nous prennent 
pour des hommes de la Police. Ils ne sont jamais bien sûrs d'être innocens 
ces gens-là," 

Cependant quatre on cinq bandits, car £e groupe n'était rien autre 
chose qu'un ramas de canaille, étaient restés bravement sur le terrain, et 
riaient aux éclats, adressant des paroles de mépris à leurs compagnons que 
l'approche d'anciennes connaissances avait mit en fuite. A l'instant Cam- 
bray quitte son associé, et s'avançant vers les cinq brigands, frappe avec 
familiarité sur l'épaule de l'un d'eux. C'était un homme dans sa quaran- 
taine, de taille moyenne, marqué de petite vérole, aux membres frêles et 
au teint livide ; ses yeux étaient noirs et pleins de vi ?acité, son front étroit 
et ombragé d'une épaisse chevelure, sa voix rauque et saccadée. De larges 
favoris qui lui couvrais le visage jusqu'à i'os de la joue, des tèvres minces, 
une bouche excessivement petite, les traits les plus saillans de la figure 
coupés à angles droits, tout cela lui donnait une expression de physionomie 
qui tenait plus de la bête fauve que de l'homme. — 

— « Mathieu !" (car c'était lui,) " Mathieu," " lui dit Cambray," je 
voudrais te dire un mot à l'écart." 

— " Quoi ! quoi !" repartit celui-ci, en fesant une gambade, et se 
frappant sur les hanches, — *' Quoi ! un nid de merle à dénicher ! Parle, 
parle j je suis l'homme, tu sais. . . . 



31 

— " Eh ! bien ! camarade, tu te rappelle que nous avons parlé souvent 
de Madame Montgomery, et cependant nous n'avançons à rien. II y a là 
de l'argente/le, comme îu tais. Noms aiderais-tu à faire ce coup-là % 
Nous perdons presque l'habitude du travail depuis quelque temps. 1 — Mais, 
Mathieu, souviens-toi qu'il faut du zèle et de la discrétion 1 Tiens, le se- 
cret et du courage, et la poule est à nous !" 

— " Du courage ! le Diable y serait, que j'y rentrerai.^ Le secret ! 
vingt ans dans le service m'ont appris à le garder. Dès ce soir, si tu veux : 
il n'y a pas de lune, le temps est sombre et couvert, et je tuerais ce soir, 
sans broncher." 

— " Que ce soit entendu ;" dit Cambray ; {( donne moi ta main, à ce 
soir ! mais il nous faudra du secours 1 Nous ne serions pas assez de trois ; 
et ce grand nigaud, (montrant Waterworth,) n'est qu'une poule mouillée. 
Tu connais sans doute de bons enfants, des coquins de bonne volonté 1 — 

— " Des coquins? oui; mais de bonne volonté ? c'est autre chose». 
Pourtant voici de bons crânes : Stewart est un vieux renard, que tu connais ; 
et puis Lemire est une fameuse pâte d'homme : il est jeune dans le métier, 
mais il a de l'âme pour un mangeur de lard, (un novice ;) il fera quelque 
chose." 

— " Mais vous ne pensez pas à G. ». .n," dit Waterworth, en s'appro- 
chant, " lui qui a servi chez la Dame : il pourrait donner de bons rensei- 
gnemens." 

— Ses renseignemens, " dit Cambray," je les lui ai gobés. Sois tran- 
quille, j'ai son secret: c'est tout ce qu'il nous faut. Il voulait l'évaluer à 
trop haut prix. . . .!" 

— "Ça lui apprendra à découvrir son nid de merle," dit Mathieu; 
" par ma foi ! c'est un fin tour de ceuillir la poire en son absence, lui qui la 
comptait dans son sac depuis ai longtemps. Holà ! Stewart, Lemire, venez 
ici, mes enfans !" 

Deux hommes sortirent à cet appel du groupe de brigands qui se 
tenaient à une petite distance, jaloux de n'être point dans le secret du com- 
plot qui paraissait se former, et vinrent joindre les trois amis. L'un était 
un homme d'environ trente-six ans, de petite taille, bien pris pourtant, et 
d'une figure assez passable, excepté qu'elle était un peu dur et allait à 
'merveille à son caractère; cet homme était un vieux délinquant du nom de 
Stewart; ce n'était pas tant un grand criminel, qu'un homme profondé- 
ment vicieux et corrompu. L'autre avait une physionomie beaucoup plus 
earacléristique et beaucoup plus révoltante. Son teint cuivré comme celui 
des Indiens, ses yeux étincelans, sa tête pointue et mal contournée, ses 
traits aigus et minces, sa démarche, son expression, sa contenance, tout en 
lui trahissait la noirceur et l'énergie d'une âme faite pour le crime : cet 
homme ou plutôt ce monstre n'avait que vingt -deux ans, et se nommait 



32 

Leœire, il avait déjà paru plusieurs fois a« banc des criminels, accusé de 
crimes commis avec une audace épouvantable, et avait entendu prononcer 
sur sa tête la solennelle sentence de mort, qu'il avait accuillie d'un souris 
moqueur. L'on se rappelle qu'il y a quelque années un Irlandais, traver- 
sant les Plaines, avec sa chère moitié, qu'il avait épousée le matin et qu'il 
allait introduire à son logis, fut attaqué en plein jour par quatre bandits. 
Heureusement que l'époux était de bonne taille, et avait du nerf et de la 
bravoure : il désarma l'un de ses adversaire, et en terrassa trois qu'il fit 
prisonniers. Lemire était de cette bande et avait commencé l'attaque. 

— " Allons, vrais gibiers de potence, approchez donc," leur dit 
Mathieu ; on a besoiu de vos services ; voulez-vous vous distinguer 1 Ce 
soir, c'est chez 

— "Chut! chut!" — interrompit Cambraj lui mettant la mai» »ur la 
bouche; "Mathieu! le secret ou la mort! souviens-toi....! Vous 
vendrez tous chez moi ce soir, et vous saurez le reste ; Mathieu vous 
amènera ; vous vous cacherez sur le fénil, et nous vous rejoindrons de 
bonne heure. Que le diable vous donne de la disposition ! adieu !" 

Et il s'éloigna avec son compagnon, laissant les trois brigands sou- 
doyés qui allèrent rejoindre le groupe. 



CHAPITRE IX. 

La jeune épouse. — Ses appréhensions. — Le rendez-vous. — Vol avec effraction 
chez Madame Montçomery. 

Le même jour vers neuf heures et demie du soir, trois personnes 
veillaient ensemble dans une chambre assez étroite, située au rez-de- 
chaussée, et assez confortablement meublée. Waterworth, assis dans un 
coin de l'appartement, et la tête entre les mains, ne disait mot ; Cambray 
se tenait auprès d'une table, décrivant avec un crayon les divisions d'une 
maison spacieuse ; de l'autre côté et devant lui était une jeune femme d'une 
physionomie douce et agréable, et en apparence d'une santé très faible et 
très délicate. Une expression de mélancolie se peignait sur sa figure, et lui 
donnait un air fort intéressant. Elle était dans un état qui ajoutait encore 
au sentiment de sympathie qu'elle inspiiait. Elle semblait souffrir beaucoup, 
et essuyait avec un mouchoir blanc de grosses larmes, qui coulaient le long 
de ses joues. Une seule chandelle, dont la clarté était obscurcie par une 
mèche noire et longue, jetait sa faible lueur sur ces trois figures, et sem- 
blait ajouter encore à la solennité du silence triste et mystérieux qui régnait 
dans cette chambre ! 

— "Mais, mon cher ami," observa la jeune femme, interrompant la 
première cette monotone tranquillité, "quelle vie mènes-tu donc depuis 
quelque temps? Hélas! tu ne restes plus chez toi ; tes occupations sont 



33 

trop nombreuses ; ton commerce est trop étendue ; prend bien garde, mon 
cher marie, de te mettre dans de mauvaises affaires, de te couvrir de dettes. 
Je crains beaucoup ; tu me fais de la peine ; tu n'es plus le même ; je te 
vois soucieux, rêveur, discret ; tu ne prends pas même le temps de dormir. 
Oui, je crains que tu n'aies pour moi des secrets ! se pourrait-il que tu 
cachasse à ta femme quelque chose ?" 

— " Oh! ne me trouble donc pas!" répartit brutalement le mari impa- 
tienté ; "si l'on vous en croyait, vous autre femmes, il faudrait constamment 
rester à la maison comme des poupées de cire. Ce n'est pas comme cela 
que l'on gagne sa vie. Toutes tes craintes, toutes tes lamentations sont 
des imaginations, des caprices de femmes. Est-ce que tu n'as pas tout 
ce qu'il te faut t 

— " Il est vrai que nous avons beaucoup d'argent ; ça m'étonne 
même que tu puisses en gagner tant ; les temps sont si mauvais ! Mais ne 
disais-tu pas que tu pars encore demain au matin pour les Foulons ] A 
quoi bon toutes ces courses, mon cher marie 1 

— " Oui, femme, je te le disais, et ce sera. Je vais me coucher un 
instant dans la mansarde, afin de partir sans t'êveiller." 

Au même instant, un chien qui était couché sous la table, se leva en 
grondant, le poil hérissé sur le dos, et s'appro'chant de la porte qui donnait 
sur la cour, se mit à aboyer. Waterworth fit un bond involontaire, et 
relevant la tête, rencontra la figure de son associé qui lui fit un clin-d'œil 
significatif, et se mit a sourire. 

— « Eh bien ! bon soir, ma petite femme," ajouta Cambray, — ° Tâche 
d'être plus raisonnable." Et se tournant du côté de son associé : " Il est 
temps, Waterworth, il nous faudra partir de bon matin $ montons nous 
coucher." 

— " Charles ! Charles !" interrompit la jeune femme, comme pour 
faire diversion à la douleur qui l'oppressait, " quand me donnes-tu donc le 
schall que tu m'as promis : il ne vient jamais 1 " 

— " Sois tranquille ; tu l'auras demain ; car j'espère faire de bonnes 
affaires avant le jour. Adieu !" • 

En disant ces mots, il grimpa, suivi de son compagnon, dans les 
marches étroites d'un escalier tortueux, et entra dans une mansarde basse, 
grande au plus de huit pieds carrés, dans laquelle était étendu un méchant 
grabat. Les deux brigands, se trouvant seuls ne purent s'empêcher de rire. 

— " Elle est bien innocente* la poulette," dit Cambray ; " laissons-la 
coucher, et nous passerons par la lucarne : l'échelle est placée là pour noua 
recevoir." 

5 



34 

Au bout d'un quart d'heure, ils étaient tous deux sur le fcnil, se 
glissant dans le silence et l'obscurité, comme on nous peint les sorciers 
allant au Sabath. 

— " Etes-yous là, camarade 1 " murmura Cambray. 

— " Ici," répartit un phantôme noir blotti dans un coin ; " nous voici 
tous trois, braves comme l'épée du Roi. Je sommeillais déjà, j'ai eu des 
rêves cbarmans ; nous avions rompu la vieille, exploité la servante, pillé la 
maison, et incendié le tout avant de partir!" 

— " Charmant en vérité ! " dit Cambray, " mais il est temps, prépa- 
rons-nous à partir. Et vous, " s'adressant à Lemire et à Stewart, " vous 
saurez que c'est chez Madame Montgomery que nous allons ce soir. Con- 
naissez-vous ? 

— " Chez Madame Montgomery ? " dit Lemire, " ma foi c'est drôle 
ça ; c'est chez elle que je devais faire une visite demain avec G. .g. .n. 
C'est une bonne fortune qu'une affaire comme cela. Faut-il casser la tête, 
assassiner. . . A 

— " Non, point de violence inutile," dit Cambray ; " seulement em- 
mailloter les gens $ pour qu'on ne nous voie pas : je me charge du pillage. 
Partons." 

— " Le serment, le serment î " observa "Waterworth, " c'est notre 
sûreté ! " 

— " Ah! oui, c'est de rigueur," dit Mathieu, " quoiqu'entre gens de 
notre réputation ce ne soit guères nécessaires." 

Alors Cambray leur fit prononcer à tous un serment horrible, par 
lequel ils se vouai§nt à la mort s'ils reculaient d'un pas, ou s'ils vendaient 
le secret. Cette cérémonie terminée, ils défilèrent en silence les uns après 
les autres dans la rue, et montèrent à la Haute-Ville. 

11 Ah ! le voilà, le bijou î " dit Mathieu, et il se lança rudement sur une 
petite porte de cour, qu'il enfonça et par laquelle il entra suivi des autres. 

— " Vois done Waterworfti," ajouta-t-il j'étais certain qu'il serait le 
dernier à rentrer : il est toujours poltron dans uue occasion de la sorte." 

— " Je suis si reconnaissable ! " répondit Waterworth $" mais nous 
verrons qui tiendra mieux le serment jusqu'à la fin. " 

La-dessus une fenêtre de la cuisine fut ouverte, et ils entrèrent dans 
la maison. 

Parvenus dans une cuisine basse, ils entendirent un petit chien japper 
au-dessus de leur tête au second étage, et le plancher résonner sous les pas 



35 

*f une personne qui venait de sauter précipitamment hors de son lit. Inter- 
dits un moment, ils se blottirent chacun dans leur coin, silencieux et immo- 
biles comme des statues de marbre. 

Dans l'appartement supérieur, une femme dans le déclin de l'âge, 
s'éveiilant en sursaut, s'était écriée d'une voix altérée, en appellant sa 
servante: — 

" Elîzabeth ! Elizabetb ! n'as-tu pas entendu un bruit sourd en bas î 
Qu'a donc le chien à japper ? Ecoute, écoute, n'entends-tu pas 1 Ciel ! 
des voleurs peut-être.. - ? 

— " Oui, j'entends bien," répondit la servante, " c'est dans la cuisine ; 
une fenêtre qui bat peut-être? Non, j'entends marcher quelqu'un, je crois; 
descendons voir. . . . 

" Non, non ; au nom de Dieu, ne sois pas si étourdie," répliqua la vieille 
femme, perdant presque connaissance, " ferme la porte à la clef, et prê- 
tons bien l'oreille ; Ah ! ciel, viens donc à moi, j'étouffe ! " 

— " Qu'y a-t-i! donc? vous ne dormez pas, Madams? " murmura un 
petit garçon de dix ans qui dormait sur un sopha, et que ce bruit avait éveillé. 
C'était les seules trois personnes qu'il y eût dans la maison ; et dans la 
cuisine, les cinq brigands intimidés restaient toujours tranquilles, respirant 
à peine, prêtant l'oreille, et cherchant à diviner à combien de personnes ils 
avaient à faire. Toute la maison rentra bientôt dans le plus profond silence ; 
silence pénible et douloureux, qui ne fut interrompu que par les soupirs 
retenus des deux femmes, le bruit de l'orloge qui sonna minuit, et les jap- 
pemens interrompus et entrecoupés du petit chien qui parcourait les appar- 
temens en se battant les flancs. 

Il y en a qui se sont plus à peindre sous les couleurs les plus fortes les 
ennuis, les souffrances, l'agonie d'un amant qui attend en vain à un rendez- 
vous, et se promène seul dans un lieu solitaire, le cœur plein d'amour, 
d'espoir d'impatience et de jalousie. Ce n'est rien que cette situation 
comparée à celle de deux femmes faibles et sans protection, tremblantes et 
épouvantées, certaines qu'elles sont que des biigands viennent d'entrer dans 
leur demeure, épient le moment de fondre dans leur appartement, et trament 
contre elles dans les ténèbres des projets de sang et de mort. A tout 
moment elles s'attendent à voir leur porte se rompre avec fracas, des figures 
horribles s'avancer vers elle, les saisir à la gorge, et leur présenter le pis- 
tolet ou le poignard. Si le vent siffle à une fenêtre ; si une planche craque ; 
si un insecte remue ; c'est pour elles un bruit terrible, qui leur peint le danger 
tout entier, glace leur sang au cœur, et leur cause une crispation mortelle. 
Attendre dans cette situation un danger réelle ou imaginaire, c'est souffrir 
mille morts; c'est être sous une meule qui vous brise etvousboie les os ; 
c'est être sur des aiguilles qui vous déchirent et vous ensanglantent ; c'est 
dormir au milieu d'une orgie de spectres, qui font retenir votre cabinet 
d'affreux ricanemens, se pressent autour de votre couche, et vous soufflent 



38 

à l'oreille des imprécations ; c'est souffrir tous les maux à la fois, sans la 
consolation qu'ils peuvent excéder vos forces .et vous rendre insensible. 
Telle fut la situation de ses deux femmes durant près d'un heure que dura, 
après le premier bruit, le silence suspect qui lui succéda. 

— " Elizabeth, j'espère qu'ils sont partis," reprit enfin b vieille femme 
reprenant un peu ses sens ; " je vais me mettre au lit, je crois pourtant pas 
que je dorme du reste de la nuit ; veille encore un instant." 

Pendant tout ce temps les voleurs n'avaient point changé de place, pas 
même de posture, ils éprouvaient aussi eux des émotions non moins vives 
d'impatience, de crainte, d'emportement, et de convoitise. Ils étaient 
laissés à leurs réflexion?, qui leur fesaient souffrir mille tortures, qui leur 
montraient le danger, l'infamie, l'échafaud, la mort, et puis de l'or, des 
orgies, des amantes. 

— " J'ai cru attendre la voix d'un homme," disait l'un d'eux ;" faut- 
il monter 1 qu'en pensez-vous ? 

— " Attendons encore un moment..! 

— " Non, non, je suis certains qu'il n'y a que des femmes ; courage, 
montons, montons." 

Et au même instant Cambray fit de la lumière, et montrant le chemin, 
se précipita dans l'escalier, brisa les portes, et gagna, suivi des autres, là 
chambre où étaient les femmes, En entrant, il reçu un violent coup, que 
la servante, Elizabeth McLellan, lui appliqua avec un tisonnier de fer. 
Cependant les trois personnes sont saisies à la gorge, enveloppées dans des 
couvertures, et surveillées par trois voleurs, tandisque les autres pillent la 
maison. Madame Montgomery s'était presque évanouie d'abord, mais re- 
venant à elle-même, elle dit à celui qui avait soin d'elle, avec un accent 
qui eut adouci un tigre: 

" Vous êtes un bon garçon ; vous ne me ferez pas de mal, j'espère ?" 

— " Non, non, je ne suis pas un bon homme ; je suis un méchant 
homme, très-méchant. Mathieu, trouves-tu quelque chose ?" 

— " Tut. • . .tut. . . .tut. . . .siilence, tais-toi donc." 

Les voleurs parcourent toute la maison, vidèrent toute les armoires, 
les bureaux, les valises ; culbutèrent îoutsans dessus-dessous ; s'emparèrent 
d'une grande quantité d'argenterie, et d'effets précieux ; et partirent char- 
gés, ayant eu la cruelle précaution de rouler les deux femmes et le petit 
garçon dans les tapis, de manière qu'il leur fût difficile de se débarrasser. 
Il fesait jour lorsqu'ils sortirent, et quand ils passèrent à la porte St. Jean, 
ils rencontrèrent les hommes du guet qui revenaient de leur poste, et les 
laissèrent passer tranquillement. 



37 

Cambray et Mathieu ont eut leur procès pour ce crime h 28 Mars, 
(1837) et sur la déposition de Waterworth, leur complice, ont été trouvé 
coupables tous deux, A cette époque, Lemire avait été déporté, et Stewart 
était mort. 



CHAPITRE X. 

Une expédition par eau.— Le prix d'une indiscrétion: — Un moment critique. 

Quelques jours après le vol commis chez Madame Montgomery, deux 
hommes étaient auprès du quai des Indes dans une petite chaloupe, dont ils 
s'occupaient à dérouler les voiles. Une troisième personne, qui se tenait 
sur le quai, disait à l'un d'eux : — 

" Ne manque pas ton coup toujours, car c'est bien important, comme 
tu sais ; il s'agit de notre propre sûreté. . . . 

" N'aie pas peur, Camarade, je ferai bien mon affaire." 

Et les voiles étant ajustées, la brise, qui soufflait de l'ouest, emporta en 
un instant la Chaloupe loin du quai, dans la direction de l'isle d'Orléans. Le 
soleil venait de se coucher, et les ombres commençaient à se répandre sur 
les flots. C'était un beau soir du mois de Juin, quand les coteaux, les 
campagnes et les vergers, que la nature a groupés avec tant de richesse et 
variété dans les environs de Québec, sont couverts de verdure, de fleurs et 
de troupeaux, et la rade, remplie de grands vaisseaux, venus de toutes les 
parties du monde, ajoute encore à ses beautés naturelles. C'était à cette 
heure d'illusion et d'ineffable enchantement, quand la nuit commence à 
mêler à la clarté et aux mouvements du jour son clair obscur et sa première 
tranquillité. Les rivages, les. bosquets et les mâts des vaisseaux se reflé- 
taient dans le cristal des ondes ; et les échos retentissaient plus que des 
champs de marins, et d'un certain bruissement sourd qui sortait de la cité. 
Cependant la brise augmentait, et le clapotis des vagues commençait à s'a- 
giter sur les flancs des vaisseaux, tandisque la lune s'élevait à l'horizon à 
travers quelques nuages venteux; la lune que les anciens ont appelé la 
chaste Lucine, probablement parcequ'elle est destinée â contempler en 
silence toutes les impuretés et autres horreurs que l'on cache à l'œil du jour» 

Déjà l'esquif s'était dégagé du labyrinthe inextricable que forment 
devant Québec les vaisseaux sur leurs ancres, et croisait seule dans le bas- 
sin qui s'étend de Québec à l'isle d'Orléans ; déjà aussi les ombres s'épais- 
sissaient, et la personne restée sur le quai n'appercevait plus les voiles de la 
chaloupe que comme une petite vapeur blanche qui aurait rasé la surface 
des eaux. 

" Te voilà bien rêveur," dit l'un des deux marins à son compagnon ; 
" belle brise ! belle brise, n'est-ce pas? Je ne sais exactement où tu me 



mènes, maïs nous irions loin avec ce vent-là ! Dis-moi donc, où sont-ils les 
plançona en question 1 y en-a-t-il beaucoup ]" 

" Tu le sauras, quand nous y serons rendus," répondit l'autre d'une 
voix un peu aîgre. 

" Hien !" murmura le premier, " il n'a pas l'air d'humeur; mais Cama- 
rade, est-ce que tu as encore sur le cœur ce que j'ai dit l'autre soir chez 

MadarneA Ecoute donc, je n'ai rien gâté ; j'ai seulement dit que 

je connaissais ceux qui étaient de l'affaire Montgomery, voilà tout : je n'ai 
nommé personne ; et puis j'étais bien en ttain ! ça ne peut pas tirera 
conséquence." 

" De grâce, ne m'en parle plus," répliqua l'autre avec passion ; et 
reprimant un mouvement de rage, qui fit tressaillir toute ses membres, il 
grommela entre ses dents: — 

" Il est temps, je crois ; je suis bien assez loin ! oui, c'est ici. . . ." 

" Quoi !" interrompit le premier tout sémillant de loquacité ; •' est-ce 
ton grapin, cette grosse pierre que voici attachée de deux brasse de câble ? 
Trois pieds seulement. . ! tu iras loin avec cela !" 

"Plus que tu ne penses peut-être. .. .mais. .. .mais. .. .vois donc, 
diable ! Holà ! vite à l'écoute ! sacre-dieu, dépêche-toi donc \ la voile va se 
déchirer." 

" Et pourquoi l'as-tu laWeé aller? tu l'avais en main ! n'importe. . .bon 
augure. . .nous voiià entre les deux églises j nous ferons peut-être une 
descente !" 

Et en disant ces mots, il se précipite sur le devant de la chiloupe, et 
montant sur l'une des banquettes, se penche pour attrapper la voile qui fre- 
late aux grés des vents, et lui échappe sans cesse. Tandis qu'il s'occupe à 
cette manœuvre, son compagnon quitte sans bruit le gouvernail, s'avance 
vers lui sur ia pointe du pied, et d'une main lui passe dans le cou l'extrémité 
du câble attaché au grapin dont il s'est moqué, de l'autre frappe rudement 
sur la muque, et le renverse hors de bord avec la pierre, qui l'entraîne dans 
l'abîme sans lui donner le temps d'achever une exclamation de désespoir. 
Cependant l'infortuné parvient à se débarrasser du lourd fardeau qui le 
retient sous les eaux, et tandisque son ennemie, penché sur le bord de l'esquif, 
regarde avec une joie féroce les bouillonnemens de l'onde qui vient de se 
refermer sur lui, il remonte vers fa lumière et se rencontre face-à-face avec 
son adversaire. Le cœur plein de rage et de désespoir, il s'élance hors des 
flots comme un monstre marin, saisit des deux mains son adversaire à la 
gorge, et suspendu dans cette position dans l'élément mobile qui fuit sous 
ses pieds, il le fixe d'un œil étincelant, le tient étranglé sous l'étreinte mor- 
telle de ses doigts de fer, et dans l'agonie de sa fureur lui lance des impréca- 
tions. 



• 33 

i 

" Traître ! ce notait que cela ! ô joie d'enfer ! du moins nous périrons 
tous deux !. . . . défends-toi ; — je ne lâcherai prise, que tu ne sois mort !" 

Le meurtrier était sans voix, et ayant voulu pousser un cri, il ne sortit 
de sa bouche qu'un torrent de sang qui se répandit sur la figure de sa vic- 
time, et humecta sa langue aride. C'était une lutte horrible que celle qui 
s'était engagée entre ces deux hommes, dont l'un trompé dans ses projets 
de meurtre, étouffé, agonisant, se voit à tout moment tiré hors de la cha- 
loupe, dans laquelle il ne se retient plus que par un pied ; dont l'autre cer- 
tain de périr s'il ne tus son adversaire, limité dans sa fureur désespérée, et 
comme suspendu par un fil au-dessus d'un abîme, sent à tout moment ses 
forces défaillir et sa main glisser. Cette scène d'horreur se serait prolon- 
gée plus longtemps, si le vent, qui continuait à souffler avec force, n'eut 
poussé contre la chaloupe une grosse vague, qui la souleva avec violence, et 
fit lâcher prise aux deux adversaires. Retombé dans l'eau, l'un se promène 
à la nage autour de l'esquif, et tente, mais en vain, d'y sauter ; car à chique 
nouvel effort qu'il fait, son adversaire, qui le guette armé d'une garfe ferrée, 
lui assène un coup violent qui le rejette plus loin, Enfin la victime fait un 
dernier effort, reçoit le coup mortel, et disparait sous les flots. Resté seul 
et triomphant, le meurtrier, le cœur palpitant d'une joie féroce, remet à la 
voile, et glisse comme une vapeur sur les flots ; la marée le seconde et la 
lune, apparaissant à travers un nuage,, sourit à sa victoire. Il n'a pas 
couru trente brasses, qu'il croit voir une tête s'élever comme un phantôme 
au-dessus de la proue, le regarder en face, et le regarder mystérieusement. 
D'abord l'étonnement, et puis la terreur s'empare de lui ; mais à la troi- 
sième apparition, il se lève de fureur, ressaisit sa gaffe ferrée, court à l'avant, 
se penche, regarde à la quille et découvre. .. quoi 1. . .une tête d'homme qui 
s'y tient collée, et des mains cramponnées comme des griffes dans le bor- 
dage. Ciel ! c'est son adversaire, il le reconnaît, et sans perdre un 
moment, il s'élance de toute ses forces, et lui brise la cervelle sur la joue 
de sa chaloupe qui en est souillée, en lui jetant cette affreuse ironie : "va 
chez les morts conter ce que tu sais! qu'ont-ils à faire qu'à t'écouter ?" 

Et cette foi sûr de sa victoire, il rentre dans le port avec la marée. En 
mettant le pied sur le quai, l'homme qu'il avait laissé se présente à lui: 

— " Eh bien ! qu'en a tu fait !" lui dit-il ? 

— " Ce qu'il fallait ! j'ai eu bien de la peine ; mais son affaire est 
faite ; nous en sommes débarrassés ; il n'en dira pas davantage ; car les 
morts ne parlent pas !" 

— " Bravo ! c'est comme cela qu'il faut traiter ceux qui mangent le 
morceau ! Mais entrons prendre an souper, tu l'a bien mérité. Pour nous 
mettre en appétit, tu me conteras cette affaire." 

En prononçant ces paroles, ils entrèrent tous deux dans une auberge. 



40 



L'homme qui venait de périr par une mort si cruelle s'appelait James 
Stewart, le même que nous avons vu participer dans le vol chez Madame 
Montgomery. Il avait payé cher un mot échappé dans un moment 
d'ivresse. Ses meurtriers. . .? il ne nous est pas donné de les nommer. 



CHAPITRE XI. 

Les meurtres de Montmorency. — Cambray au Presbytère. — La Ménagère babillarde, 
— Le bedeau accusé. — Les deux Griffiths. 

Un soir qu'il pleuvait par torrens, et que les ténèbres étaient si épaisse 
qu'on ne pouvait se voir à trois pas, deux habitants de la paroisse du Châ- 
teau Richer revenaient du Marché, et, s'en retournant chez eux, passaient 
à gué l'étendu d'eau qu'il y a audessous du Sault Montmorency, quand tout- 
à-coup cinq bandits, armés de bâtons et de poignards, se présentent à eux 
et les saisissent au collet, en leur adressant le mot terrible : — 

" La bourse ou la vie." 

" Eh bien ! la vie ; car je n'ai point d'argent," dit l'un d'eux. 

— " Mensonge ! je t'ai vu recevoir cinquante piastres au marché, il 
n'y a pas quatre heures: notre chaloupe est bonne voilière ; nous vous 
avons devancés, voilà tout ! donne, donne, car nous ferons suer le chêne, 
(nous verserons le sang.) 

Et les deux habitants, épouvantés et trop loin des maisons pour crier 
au secours, tirèrent leur bourse, et comme l'un d'eux présentait la sienne à 
celui qui le tenait à la gorge, et se penchant vers lui, il fit un mouvement 
de surprise, et s'écria: — 

" Quoi ! Polette, c'est toi î Tu as le cœur assez dur pour assassiner 
sur la route les compagnons de ton enfance, ceux avec qui tu as été 
élevé, qui te connaissent, qui t'ont sauvé vingt fois la vie, en passant sous 
silence tes fredaines ;" 

Il avait en effet reconnu Mathieu parmi les brigands, Mathieu natif de 
la côte Beaupré, filou redouté dans sa paroisse sous le nom de Polette : mais 
il y avait dix ans que Mathieu avait quitté le lieu de sa naissance et s'était 
jeté dans le commerce en grand. I! était fier à-présent ; il avait honte de 
la campagne, comme un commis d'auberge a honte de ses cousins de village. 

— '•' Ah ! tu me reconnais," dit Mathieu, " c'est ton malheur, c'est 
ton coup de mort ! sans cela, vous en étiez quittes pour votre argent ! A 
présent, il faut que vous mourriez, ou que je sois pendu j eh bien ! mourez." 

Et au même instant, les cinqs bandits les tirent hors de leurs voitures, 
les renversent par terre, et leur tiennent la tête à l'eau, jusqu'à ce qu'ils 



41 

soient étouffé s. QUand ils sont morts, ils détellent les chavaux, poussent les 
voitures et les deux cadavres dans le courant, pour faire croire que ces deux 
hommes ont manques leur route et se sont noyés ; puis ils se sauvent avec 
leur chaloupe deux lieues de là. 

Une heure plus tard, environ vers dix heures du soir, un homme assez bien 
mis mais tout percé de la pluie, se présente chez un curé de la Côte Beaupré, 
et d'emande à couvert pour la nuit. On ^introduit, et l'hôte l'apercevant, s'écrie 
avec l'accent d'amitié : — 

■— " Comment 1 c'est vous, . . . Cambray ! Et où allez-vous donc de ce 
pas là ? Vous allez souder d'abord ; et j'ai pour vous un lit excellent." 

« Oh 1 je ne vais pas loin ;— un parti de chasse à Ste. Anne. Quant à 

votre souper, je ne le refuse pas ; car j'ai bon appétit." 

Et voilà la conversation engagée, riante, amicale, familière, en attendant 
qu'un souper exquis et copieux s'apporte sur la table, et réunisse les deux amis 
autour d'une table ronde. 

" Tiens !" dit le Cnré, " voici un feu sur la grève ! Encore des canailles 
sans doute, qui vont nous iroler nos moutons cette nuit ! 

— " Pardon ! Messire," dit Cambray, " ce sont des matelots qui m'ont 
amené : ils descendent pour une avarie de mer." 

Enfin les deux ami3 se mirent à table, et soupèrent copieusement, après 
quoi monsieur le curé se mit à dire son bréviaire, et Cambray passa dans la 
cuisine se sécher au feu de la cheminée. 

Le curé avait une ménagère, qui comme toute les ménagères de curés et 
de garçons, avait plus de caquet que de discrétion. Cambray la fit jaser, et en 
moins de dix minutes il connut toutes les affaires du curé ; combien il avait de 
soutanes et de pauvres honteux ; combien de moutons ; combien de louis en 
réserve ; et puis où étaient les clefs, les vases sacrés, les papiers de consé- 
quence, sans parler des difficultés et des histoires scandaleuses de la paroisse. 
Ce qui donnait surtout un air d'importance au babil de la vieille, c'est qu'elle 
parlait au pluriel :— (nous avons fait ceci, nous ferons cela, nous voulons que co 
soit comme cela, nous sommes de cet avis, moi et monsieur le curé.) 

Et quand la vieille eut parlé jusqu'à s'enrouer, elle conduisit Cambray â 
la chambre qui lui était destinée, prit son bouillon à la reine, et alla se coucher 

Le lendemain au matin, grande alarme au presbytère ! On crie, on court, 
on va, on vient, , c'est que Monsieur le curé, étant rentré dans la sacristie pour 
dire sa messe, venait de s'apercevoir que les vases sacrés en avalent été enlevés 
pendant la nuit. Cambray, éveillé par le vacarme que faisaient dans la maison 
la ménagère, les serviteurs, les chantres et le bedeau, s'habille à la hâte, et vient 
se mêler au brouhaha. Au milieu de la mêlée, il s'approche du Curé et lui dit à 
l'oreille :— 

— *' L'église a été volée ? je ne sais, mais j'ai vu dans votre cuisine un 
homme tout transporté ; il a une figure suspecte ; le voici 

Quoi ! C en? C'est le Bedeau!" 

— Le Bedeau ! Oh ! ce ne peut pas être lui ; il n'a pas les clefs, sans doute? 
— " Non, mais c'est lui qui ferme les portes," répartit le Curé ; " c'est pourtant 

un honnête homme ! vous avez raison, il parait agité qui sait encore? " 

6 j 



42 

Des le même jour, le Bedeau fut arrêté, et mis en prison , la Tielle ménagère 
conta à toutes ses voisines combien elle le soupçonnait depuis longtemps ; et 
Cambraj alla rejoindre les gens de la chaloupe. — 

— * Je les ai gobés, le3 vases sacrés,' leur dit-il, en les abordant ; " et qui 
plus est, j'en ai fait loger un dans le brick pour ce coup-là." 

De la les brigands se rendirent à ^'Isle aux Oies, et y assassinèrent les deux 
infortunés Griffiths, dont la mort a été un mystère jusqu'à ce jour. 

Trois mois après l'infortuné Bedeau eut son procès, et fut acquitté. Il était 
innocent ! r 



CHAPITRE XII. 

Meurtre du Capitaine Sivrac. —Effronterie et témérité. — Les escamoteurs. — Unre- 
viremtnt de fortune. — jîi restation de Cambray et de Waterworth. — Le voile est 
déchiré. 

11 Voici," dit Waterworth, reprenant son récit que nous avons interrompu 
un moment par une autre forme de narration, " voici tous les crimes auxquels 
j'ai pris part et qui se sont succédés sans interruption depuis le mois de Novem- 
bre jusqu'au mois de Juillet 1835. 

" Il en est un autre qu'on a mis sur notre comp, je le sais, et pour lequel 
Cambray a subi un procès, mais donc il a été acquitté devant la Cour Crimi- 
minelle. C'est le meurtre du Capitaine Sivrac. Quoique le Capitaine Sivrac, 
sur son lit de mort, ait nommé ses assassins, et quoique Cambray depuis sa 
condamnation récente avoue que lui, moi et les autres, nous étions tout présens 
à ce meurtre, dans la vue probablement de se venger de moi et de m'impliquer 
dans quelques mauvaises affaire, je déclare solennement que je ne suis jamais 
allé à Lobinière,et que je ne me serais jamais imaginé qu'il y eut de l'argent à trou- 
ver dans la misérable hutte qu'occupait le gardien des Phares du Itichelieu. J'ai 
souvent entendu raconter dans la prison les détails de cette affaire, et je sais 
qu'ils sont les plus révoltants. Attaqner un vieillard seul et sans armes sur une 
isle déserte, le rouer de coups, le forcer par les traitemens les plus inhumains 
à donner tout ce qu'il possède, et, pour mettre le comble à la barbarie, après 
l'avoir cruellement battu et meurtri, le jeter dans une cave pleine d'eau et l'y 
enfermer sous clef, c'est tout ce qu'on peut imaginer de plus affreux et de plus 
diabolique ; c'est faire le mal pour faire le mal c'est se complaire dans des actes 
de férocité. Ce n'était pas notre système. Quand on donnait de bonne grâce 
et quand on voulait faire de résistance, nous ne maltraitions personne, persua- 
dés que les recherches seraient moins assidues ou les démêlés avec la Justice 
moins dangereux. C'est une opinion reçue parmi le3 voleurs, que le meurtrier 
n'échappe jamais à la mort ; et si cette peine n'était infligée que pour le meur- 
tre, je doute qu'il se commît jamais de violences dans les vols avec effraction. 

il A cette époque, nous avions déjà oublié les soupçons qui deux mois au- 
paravant avaient retenti jusqu'à notre porte, et nous vivions dans la plus grande 
sécurité, ne sachant pas que cette première rumeur, comme une boule de neige 
partie du haut d'une montagne, allait toujours se grossissant, et fondrait bien- 
tôt sur nous. Cambray croyait avoir conjuré l'orage par sa hardiesse et son 
hypocrite effronterie. Le lendemain du vol de la congrégation, il s'était rendu 
sur le lieu pour satisfaire un sentiment de vaine et audacieuse curiosité, et 
passant près de la chapelle comme par hazard, s'était arrêté avec un ami, se 
fesant raconter tous les détails de l'attentat commis la nuit précédente. 

i 



43 

Voler la congrégation ! avait-il dit, et comment sont-Us entrés? Quoi! par 
■ce vitreau ? Quelle audace ! quelle atrocité 1 Venir voler dans mne église, à la 
face de Dieu même ! C'est horrible! ça fait frisonner! Ils ont emporté toute 
l'argenterie? Est-ce qu'on la laissait dans l'église ? Mais eux qu'en feront-ils? 
Cela me parait absurde 1 ce sont pourtant ces misérables qui sont sortis de la 
prison à la fin du terme de Mars 1 

" Et en fesant ces édifiantes observations, il était entré dans la chapelle 
avec le gardien, et, à chaque nouveau dégât qu'on lui avait montré, avait feint 
•de la surprise et de l'étonnement. 

" Il n'avait pas manqué d'en faire autant par rapport au autres expéditions 
qui avaient suivi celle-là, et, il faut l'avouer, avec ce faux semblant d'honnêteté 
et ce babil moral, il avait pour quelque temps rendu les soupçons impossibles, 
et aveuglé cette indolente déité qu'on nomme la Justice. 

M Nous fîmes plus ; car nous allâmes jusqu'à r ser de menaces et de violence, 
et même de ce que nous appelions la grande mesure de nécessité ; et après avoir 
ainsi pris toutes nos sûretés contre les soupçons, qui une fois avaient failli nous 
atteindre, Cambray et moi, nous nous disposâme àrecommenoer notre trafic de 
bois, et à faire des dupes de tout le monde et particulièrement des étrangers 
qui avaient de l'argent, et que nous entraînions dans les auberges., où nous ne 
manquions que rarement do leurs escamoter tout ce qu'ils possédaient en prati- 
quant sur eux nos lucratifs talens d'industriels. Il y a dans plusieurs parties de 
cette ville, des maison d'entretien public, où ce genre d'industrie est habituelle- 
ment en pleine opération, et où tout le monde, depuis l'hôte jusqu'au serviteurs 
et aux affidés de la 'maison, font par <se moyen de fort jolis profits. Je ne fus 
pas peu surpris d'y renconter fréquemment des gens qui ne comptent pas parmi 
les derniers rang de la société et surtout de prétendus gentiihommes, aventu- 
riers il est vrai, mais qui ont assez d'impudence pour se glisser quelquefois 
parmi les honnêtes gens, escamoteurs de première force, dont l'un à face hypo- 
<; ite jouait le rôle de compère en prêchant la vertu ; dont l'autre, plus hardi et 
plus adroit, coupait la bourse de son voisin, ou la lui gagnait au jeu en lui 
fesant des contes. 

Comme nous étions en si bon chemin de fortune, le nuage creva, et la 
foudre nous atteignit: nous fumes arrêtés et mis en prison. Vous trouverez 
dans les procédures de la Cour tous les détails de cette matheuse affaire: 

C'était un beau jour d'été, vers la mi-juillet, à trois heures de l'après-midi 
environ que cette événement eut lieu. La veille, des Magistrats, munis d'un 
document authentique, avaient fait des recherches dans la maison de Cambray 
et en avaient emporté des cuillères d'argent et un télescope. Ce jour là aprè9 
avoir passé une partie de la journée au Palais à faire battre les coqs, suivant sa 
louable coutume, Cambray était rentré chez lui à l'heure dont je viens de parler 
€t seul avec sa femme, (car Waterworth était absent,) s'informait d'elle avec 
une sorte de minutie capricieuse et fatiguante de tous les détails de la visite des 
Magistrats le jour précédent. 

N'ont-ils rien dit de bien significatif? lui demandait-il -, n'as-tu rien lu dans 
leur figure ? [Ils ne m'ont pas demandé toutefois ? 

— Mais pourquoi tant de question sur cette affaire, si, comme tu me le disait 
hier au soir, ce n'est qu'une saisie pour une somme de dix Louis que doit Water- 
worth, et pour laquelle tu t'es rendu caution ! Cela ne peut pas nous ruiner, 
quoiqu'il faille toujours en revenir au proverbe: Qui répond, paie. 

—C'est que, vois-tu, je ne crois pas cette procédure bien légale. Entrer 
ainsi dans la maison d'un individu, ça me paraît un peu fort ! 



44 

—Sois donc tranquille, répartit la jeune femme; si c'était pour quelque 
mauvaise affaire, pour tes propres dettes, quelques marché non accomplit, ce 

serait bien autrement affreux ! Mais un cautionnement ? Ce n'est rien Ah 

• -..Ciel ! que vois-je ? ce sont encore les mêmes figures ! regarde donc, les voici 
U3 conversent ensemble et se montrent notre demeure ; quoi 1 reviendraient-ils 
encore ! M'aurais-tu caché une partie de la vérité ? Que nous veulent-ils donc ? 
Jo vais barrer la porte, n'est-ce pas? 

f Arrête, arrête! ne fais point de folie, répliqua le mari arec un fang 

troid affecté, en se levant de sa chaise et allant d'un pas ferme s'étendre sur un 
sopha. Durant la conversation qui venait de précéder, un spectateur attentif 
aurait pu découvrir dans l'expression et dans les paroles du mari de l'embarras, 
du doute, delà crainte même, effets inévitables de quelque pressentiment. En 
effet, quand la jeune femme avait lâché le mot si terrible pour lui les voici, il 
avait fait sur son siège un bond involontaire, un frisson de glace était passé par 
tous ses membres, et il était re9té un instant pâle, oppressé, décontenancé. 
Comment ! avait-il murmuré entre ses dents, serions-nous découverts, serais-j ; 
trahi? Puis revenant aussitôt à lui-même, la force de son caractère avait 
repris le dessus et maintenant il était calme et résolu, prêt à faire face au mal- 
heur, et ne désespérant pas de le conjurer ; quand on frappa rudement à sa 
porte, et que cinq ou six hommes, parmi lesquels il reconnut des gens de la 
Police, entrèrent et se rangèrent autour de lui avec précaution. 

—Que me voulez-voup, Messieurs? dit Cambray d'une voix assurée, se 
levant doucement de son sopha et se croisant les bras avec arrogance 

— Au nom du RoiJ vous êtes mon prisonnier, dit l'un des Magistrats, lui 
mettant la main sur l'épaule etfesant signe aux connétable de s'emparer de lui. 
— Que veut dire cela ? pourquoi suis-je arrêté ? 

— Pourquoi? Cambray, vous êtes accusez de meurtre 1 Connaissiez-vou3 
Sivràc? Vous êtes accusé de sacrilège? N'êtes-vous jamais entré dans la 
Chapelle de la Congrégation? Vous aviez des cuillères d'argent, n'est-pas ? 
Et le nom de Cécilia Connor ne vous est peut-être pas inconnu? ce sont les 
témoins qui vous dénoncent. 

Cambray, toujours froid et composé, jeta les yeux sur le mandat d'arresta- 
tîon et l'on eût pu s'apercevoir qu'à chaque mot qu'il lisait, sa figure avait pâli 
d'une nuance, quoique son regard fut resté serein et son maintien assuré ; et 
puis regardant en face le Magistrat : 

Si vrac était mon ami 1 dit-il avec calme et pourtant avec effort, et soudain 
perdant patience et frappant du pied : A quoi bon toutes ces questions, ajouta- 
t-il ? Est-ce ainsi qu'on doit en user avec un homme libre et intact ? Qu'on me 
mène à la Police; je me rie bien de ces accusations. 

i II avait d'abord lancé sur ses surveillans un regard livide et plein de feu, 
mais bientôt jouant l'innocence et la fermeté, une expression de moquerie passa 
dans ses yeux et sur ses lèvres, et l'on eût dit qu'il goûtait par avance le plaisir 
de confondre ses accusateurs. Quand les Magistrats étaient rentrés, sa femme 
avait d'abord passé dans une autre chambre, mais elle n'avait pas eu le courage 
de ne point prêter l'oreille à ce dont il était en question. 

— Eh ! bien, avançons, dit Cambray ; allons voir si je suis le meurtrier de 
Sivrac ; et comme il se préparait à sortir, sa femme sortit, en criant, d'une 
chambre attenante et se précipita vers lui. Pâle, tremblante, échevelée, res- 
pirant à peine, elle jeta un œil égaré sur tous ceux qui l'entouraient ; at muette 
de terreur à la vue des tortures que lui préparait son désespoir anticipé, trois 
fois essaya de parler, et trois fois elle resta sans voix. Enfin poussant un cri 



45 

«,igu,.qui 'ressemblait moisis à une voix humaine qu'à un sifflement savtvge et 
perçant . 

Que vois-je? qu'entend-je ? que lui voulez-vous? s'écria-t-elle. 

Il se fit un moment de silence, que Cambray eut seul la force d'interrompre, 
en parlant avec une solennité. affectée : 

" Ma femme sois courageuse et montre-'toi digne de moi ! Tu es la femme 
de celui qui n'a jamais faibli devant les malicieux complots des hommes! 
Souviens-toi de cela, et ne crains rien 1 Ecoute tu me connais ; ils m'accusent 
d'un- crime, et d'un crime. affreux.; l'accusation est vague, il est vrai, mais c'est 
d'un meurtre qu'ils m'accusent!" 

En prononçant ces paroles terribles, qui sonnèrent comme des paroles de 
>mort à l'oreille de sa femme tremblante et à demi-évanouie, dans les bras de sa 
voisine, attirée par la curiosité, Cambray franchit le seuil de sa demeure, et 
marcha bravement vers la prison, entouré de Magistrats, et exposé aux sar- 
casmes et, aux réflexions charitables ûee passans et des commères suspendues à 
;mi-corps nu-dessus de la rue, et se parlant de leurs fenêtres. 

Le même soir Cambray fut confronté avec les témoins qui l'accusaient, et 
jeté dans un noir cachot. Waterworth, son associé, vint lui-même s'offrir à la 
Reliée, et partager son sort Tant que Cambray avait espéré d'en imposer par 
sa fermeté, il s'était montré calme et soumis; mais quand il vit que le voile 
était déchiré, quand il connut la nature accablante des témoignages, quand il 
fut instruit du nom de s?s accusateurs, enfin quand il se vit perdu, il ne put 
.plus se contenir et se laissa aller à tous les emportemens de la rage. Dès 1-es 
premiers jours de son incarcération, il devint sombre, férsce et brutal, au point 
de se faire redouter de ses commensaux les plus aguerris. Ce qui semblait le 
tourmenter davantage, ce n'était pas la peur de la mort, ce n'était point^ non 
plus l'infamie dont sa réputation allait être entachée ; c'était le dépit, la 
.déconvenue d'avoit été arrêté en si bon chemin, par suite de son imprévoyance 
«et de ses faux scrupules. Il se reprochait d'avoir été trop -consciencieux dans 
ses prises, et trop indulgent envers des traîtres. 

•Cambray et Waterworth, avant ce revirement de ce qu'ils appelaient leur 
.bonne fortune, jouissaient d'une haute considération parmi les leurs,_ et étaient 
presque respectés de tout le monde. Voici comme Waterworth, qui demeurait 
la plus grande partie de l'année à Québec, décrit ce qui se passait dans l'inté- 
xieur de la famille de Cambray quelque temps avant sou arrestation. 

"Il est étonnant," dit-il "jusqu'à quel peint l'adresse et l'hypocrisie 
peuvent pour un temps en imposer à la généralité des meilleurs citoytns ; et 
même il est digne de remarque que les premiers soupçons ne viennent jamais 
d'eux, mais bien au contraire de gens qui semblent n'avoir aucun droit de jeter 
,1a première pierre. Il semble que ce soient les trahisons du vice contre le vice., 
qui protègent la société contre la corruptiou universelle. Quoiqu'il en soit, 
seulement. quelque jours avant notre arrestation, la maison de Cambray était 
encore le rendez-vous de personnes de la plus haute respectabilité. Ce qui vous 
étonnera davantage est l'intimité dans laquelle il vivait avec un homme d« 
.mœurs et de probité exemplaires, avec un homme que son rang seul dans la 
société recommande au respect de tous ; car cet homme était ***** *. Sana 
.donte il était loin de connaître, d'imaginer même les trames secrètes de sott 
Ami, et j'affirme hautement qu'il le croyait honnête. Il était dupe, à la vérité, 
mais bien d'autres l'auraient été ; car si la surface couvrait un abîme, elle n'avait 
rien néanmoins de rebutant. La croyance religieuse de la femme de Cambray 
/ivait d'abord été l'occasion de cette liaison, que l'honnêteté apparente et la •. 
sociabilité du mari avaient ensuite fortifiée. Il se partageaient pourtant paî 



46 

la croyance religieuse de cet ami, car il n'en avait aucune : mais il croyait 
qu'il ne lui serait pas inutile auprès de ses concitoyens d'avoir l'estime d'un 
homme vertueux, et en conséquence il singeait la vertu. 

" N'allez pas conclure que je veuille insinuer que Cambray ne crût pas, en 
l'existence de la Divinité : bien loin de là, sa conduite prouve le contraire, puis- 
que dans nos complots d'iniquité, il adressait sa prière au Diable : or qui croit 
au malin esprit croit au bon esprit ; le scélérat qui se voue à Satan et qui meurt 
dans le désespoir, prouve infailliblement l'existence de celui qui a mis le remord 
et le repentir dans le cœur de l'homme. 

" Au moment de notre arrestation, ainsi que je viens de le dire, nous étions 
donc au comble de notre prospérité ; fortune, réputation, sécurité, tout nous 
souriait. Le jour de la rétribution était arrivé, le soupçon tomba sur nous, et 
tout s'évanouit en un instant. Nous ne fumes pas arrêtés, que les crimes les 
plus horribles, réels ou supposés, furent mis sur notre compte, et ces accusa- 
tions, accueillis comme vérités de tout le monde, et proclamées avec indigna- 
tion. Il se trouva des milliers de personnes qui, fières de leurs perspicacité et 
de leurs prétendues découvertes, racontèrent les incidens les plus ridicules, 
tendant tout à dévoiler nos sourdes menées, et à nuus représenter comme des 
monstres. Les coupables surtout ne manquèrent pas cette belle occasion dénoua 
charger de leurs fautes, et de s'exonérer pour autant. 

" Cette malheureuse affaire nous alarma beaucoup, et nous sentîme toute 
la portée du coup qui nous avait atteints : cependant nous ne désespérâmes 
pas d'échapper à la rigueur des lois, et de rentrer dans la société, pleins de 
l'espoir de nous dédommager en bonne monnaie de ce que nous avions perdu en 
réputation." 



CHAPITRE XIII. 

La première nuit passsée dans le cachot. — Les reproches. — Réflexions des détenus. 

Jusqu'à présent nous avons eu devant les yeux le vice dans son triomphe 
et dans ses excès, marchant tête levée et défiant la justice. Ici notre sujet 
change un peu de couleur, et semble prêter davantage aux réflexions et aux mo- 
ralités : nous allons maintenant suivre nos Héros dans leur défaite, rongeant leurs 
chaînes et maudissant leur sort. Nous avons parcouru les détails révoltants de 
crimes nombreux, nous allons en voir les suites et les conséquences; nous 
avons appris la grandeur des offenses, nous allons juger à la proportion des 
châtimens et de leurs résultats. Plût au ciel que nous eussions à peindre des 
remords et des repentirs ! Le soir de leur arrestation Cambray et Waterwoi th 
furent mis à la chaine dans le même cachot. Dès qu'ils se virent seul, placés 
en face l'un de l'autre, fixés par une lourne chaine à une épaisse muraille ta- 
pissée de moississure et de toiles d'araignées, éclairés d'une lampe unique qui 
ne jetait autour d'eux qu'un lueur pâle et livide, se regardant mutuellement 
d'un œil inquiet et méfiant, leurs sentimens ne s'exhalèrent pas d'abord en 
transport , mais leur figure se revêtit d'une expression de torpeur, et leur émo- 
tion se manifesta par un silence plus éloquent que les paroles et les emporte- 
mens, silence interrompu quelquefois par les soupirs de l'un et les rugissemen3 
de l'autre. Quelqu'un qui eût pu regarder dans ce cachot par l'unique soupirail 
qui l'éclairé le jour, eût cru voir, en appercevant leurs yeux flamboyer dans 
ces demi ténèbres, deux bêtes féroces, acculée chacune dans leur coin, et n'osant 
remuer dans la crainte d'être assaillie par son adversaire. 



47 

— Voici ! dit Waterworth, interrompant enfin ce pénible silence et soule- 
vant ses chaînes qui retentirent sourdement dans ce souterrain, voici ce que je 
te dois, Cambray 1 Vois où tu m'as conduit I 

—Tu ouvres enfin les yeux? Te voilà contrit, je gage! repartit Cambray, 
accompagnant ces paroles d'un rire moqueur, et s'asseyaut aussi commodément 
qu'il est possible de le faire daus un cachot. 

— Ciel ! que va dire mon père, lorsqu'on va lui apprendre cette nouvelle l 
Que va-t-il penser? que va-t-il faire? Ah ! si je ne t'avais jamais connu 1 Oui 
Cambray, tu m'as séduit, tu m'as trompé, tu es seul coupable I 

—Qu'oses-tu dire, misérable? s'écria Cambray, en s'élancant à la longeur 
de ses fers ; qu'oses tu me reprocher? tais-toi ou je t'étrangle de ma chaîne! 
tais-toi, ou je t'accable de malédiction! tais-toi, ou j'appelle l'enfer à mon 
secours! comment, si tu es plus lâche, n'est-tu pas aussi coupable que moi ? 
Veux-tu t'isoler de moi? veux-tu te faire mon accusateur? As-tu déjà la tra- 
hison sur les lèvres ? Souviens-toi que je ne serai pas toujours dans les fers ; 
choisis entre le secret ou la mort I 

Oh ! Cambray, repartit lentement Waterworth, que tu es injuste envers 
moi ! tu sais bien que je suis prêt à partager ton sort, et qu'en présence même 
delà mort je ne fléchirai pas pour me sauver, s'il faut te perdre ! Tu le sais, et 
je le jure encore. Mais ne serait-il pas mieux pour moi de n'avoir pas besoin de 
ce dévouement? Ah! mon ami, je t'ai suivi dans la carrière du crime, et je 
. mourrai avec toi, s'il le faut ! 

— Bah ! bah! mourrir ! ce serait bon pour des gauches! Qu'avons-nous à 
craindre ? le sort semble nous avoir protégés jusqu'à ce jour dans ce que tu as 
la faiblesse d'appeler la carrière du crime, et que j'appelle moi le chemin de la 
fortune, de l'honneur, et de la considération. Il est vrai que notre étoile nous a 
manqué, et que nous sommes en partie dévers. C'est beaucoup de n'être plus à 
l'abri du soupçon, mais nous lutterons contre ce malheur par notre adresse ; 
nous pouvons encore nous tirer de ce mauvais pas. Le coup sous vient de Brough- 
ton ; c'est ta famille qui nous a trahis ! si tu m'en avait cru, tu les aurais expé- 
diés quatre à quatre Que tu étais peu propre au rôle que je voulf is te faire 

remplir! Ecoute! tant que j'ai pu marcher à l'ombre du secret, je ne t'ai jamais 
dévoilé mes plans. Le voile est déchiré à-présent, nous sommes seuls, ces murs 
sont discrets, je n'ai plus d'intérêt à te rien cacher, écoute et apprends à me 
connaître. Je me suis vu dans les embarras de la pauvreté les atteintes de la 
misère, j'ai senti surtout l'orgueil et les dédains du riche; et je me suis dit : 
le bonheur, la vertu et la distinction ne sont que le produit de l'or. Je me suis 
dit cela, et depuis ce temps, au milieu de mes concitoyens dans la misère, et 
avec des connaissance ordinaires, je n'ai jamais été pauvre. Pourquoi ? c'est 
que le monde entier est mon trésor. Je vis sur la race humaine, ennemi juré de 
la société et des lois qui me destinent à mourir de faim ! Vivre d'abord, et jouir 
ensuite, n'importe aux dépens de qui ; ce sont mes lois à moi ! je n'en connais 
point d'autres, et je n'en veux point d'autres. Il est vrai que me voici entre 
quatre murailles, accusé de crime qui peuvent me conduire à l'échafaud, et ar- 
rêté au plus beau jour de ma carrière. Tu pleures, tu trembles, toi, à cette 
pensée eh ; bien ! moi, je m'en rie : j'ai du coeur, mais surtout j'ai de l'argent • 
je puis gagner nos gardiens, je puis rompre ces chaines, je puis m'échapper peut- 
être, je puis avoir des avocats et des solliciteurs, enfin je puis un jour recom- 
mencer comme de plus belle ; et j'espère le faire ! — 

— Savent-il tout, — interrompit Waterworth ; — tout est-il découvert? 

— Non, je ne crois pas ! J'ai subi des interrogatoires, et je crois avoir 
deviné la nature des témoignages qui seront rendus contre nous. Des baça- 



48 

telles ï «lies rapsodies sans 1 suite ! L'affaire de Pàrke et de Sivract voilà tout.. ..... 

De Stvrac t quoi ce meurtre affreux! Ciel! tu n'y étais pas ! 

— Oui'-da! je n'y étais pas? Un alibi! un alibi....! Diable nie voilà 
sauvé I tu- prouveras Valibi, n'est-ce pas? 

—Je ne sais ; tu aurais pu y aller ; je- n'étais pas toujours avec toi. . . • 

— Comment ! traite, tu hésite, tu as des scrupules quand il s'agit de sauver 
xm ami, de sauver l'homme qui t'as nourri et vêtu, quand tu étais pauvre ; qui 
t'a fait connaître les jouissances de la vie, quand tu manquais même de néces- 
saire.-^* Tu baisse la tête l Ecoute! choisis entre ma haine ou mon argent , 
jureras-tu ? 

—Je jurerai tout ce que ta voudras-" 1' Oambray, tu me maîtrises comme un 
enfant. Il y a dans toi quelque chose qui a plus d'influence sur moi que tous 
les mécbans esprits qui assiègent mon àme. J'ai entendu dire que certains 
animaux sauvages charment leur proie de l'œil, tu as- sur moi un pouvoir ma- 
gique plus étrange encore. Tu as toujours été résolu, déterminé. .. .mais ne 
réveillons pas le passé, ces murs peuvent cacher des espions, et je n'aime pas à 

me rappeler au moment du sommeil ceb scènes d'horreur mes rêves me font 

peur. . ..Ciel! quelle nuit à passer ? quelle destinée devant nous! Qu'on me 
dise pas que l'homme est libre, et se fait son propre sort! Quand je me demande 
«omment je suis arrivé au lieu où je me- trouve aujourd'hui, je crois en une fa- 
talité aveugle qui poursuit l'homme, qui lpnchaihe à une roue roulant sang 
cesse sur lui, jusqu'à ce qu'elle arrive à la borne sur laquelle elle l'écrase 1 Je 
suis donc né, j'ai donc été marqué au berceau pour le crime, l'infamie, et une 
damnation éternelle ! 

— En voilà une morale ! dit Cambray ; e'est une lâcheté que de commettre 
des crimes, et de jeter la faute sur une aveugle fatalité. Si je voulais, moi, je 
ne serais qu'un nigaud ! mais je méprise tous ce que les hommes respectent, je 
foule au pieds tout ce qu'ils odorent, et je vis aux dépens de tous : ce sont mes 
principes, des principes de mon choix et de mon goût! Je pourrais être tout 
autre chose, si je voulais. 

u Y a-t-il rien d'aussi lugubre, d'aussi désolant, s'écria Waterworth, que 
cet appel que fait la sentinelle à tout les quarts d'heure ! Hélas ! comment dor- 
mir avec ce cri persécuteur dans les oreilles? 

*• Ça m'affecte moi-même. Tiens, pour chasser la mélancolie, fesons un 
peu de musique, dit Cambray ; et il se mit à fredonner un air et à secouer ses 
chaînes avec tant de violence, que le gardien, qui fesait sa dernière ronde, se 
hâta de se rendre à leur caehot, et vint mettre le holà, en les menaçant de les 
séparer, et les laissant entièrement dana les ténèbres. Déjà les autres parties 
de cet asile du crime étaient rentrées dans le silence, et les deux nouveaux 
arrivés s'étendirent enfin sur le pavé froid et humide, et dormirent bientôt du 
3ommeil profond des scélérats. 



Le lendemain Cambray vit sa femme et conversa 1 quelque" temps avec ell'e 
i travers l'énorme porte grillée, qui sert de barrière entre la liberté et la dé- 
.ention. Cette femme était pâle, défigurée, abattue, et pourtant résignée. 
Liors de l'arrestation de son mari, elle était tombés évanouie, et avait failli 
Houffer ; mais bientôt l'habitude de la souffrance, l'espoir, et surtout cette 
étonnante élasticité de caractère dont la femme est douée à un degré éminenf. 



49 

avaient rétabli le calme clans son âme et n'y avaient laissé qu'une douleur lente 
et continue. Dans cette entrevue, l'horreur de sa situation 1 vint encore se 
peindre à elle sous son plus hideux aspect, et il ne lui fut pas possible de retenir 

ses larme3 et ses sanglots La providence qui avaient lié le sort de cette 

jeune femme, douce et vertueuse, au sort d'un misérable bandit, lui accorda 
oieutôt la consolation de succomber à ses souffrances, et de se dépouiller d'une 
existence empoisonnée. Elle mourut de chagrin quelques mois après l'incarcé- 
ration de son mari. 



CHAPITRE XIV, 

Mœurs intérieurs de la Prison. — Le Patriarche des filous, ou le Capitaine Dumas* — 
Plusieurs tentatives d'évasion. — Le Baron Tunique ou Van Kcenig. — Le Geôlier. 

Quelques jour après leur arrestation, Cambray et Waterworth furent tirés 
de leur cachot, en enfermés avec une douzaine d'autres scélérats dans une 
chambre commune, suivant la funeste coutume suivie dans nos Prisons. Ils y 
rencontrèrent Mathieu et Gagnon et nombre d'autres vieux délinquans, tout 
célèbres dans les annales du vice, avec lesquels ils formèrent des associations 
criminelles et de nouveau complots contre la société. Il est difficile d'imaginer 
et plus encore de peindre les mœurs diaboliques qui régnent dans ces cercles de 
bandits. Pour en donner une faible idée, nous ferons encore parler le complice- 
révélateur (Waterworth,) de qui nous tenons la plupart de nos renseignemens. 

" Tant que nous fûmes dans le cachot et à la chaîne, notre position me 
parût si affreuse que je crus ne pouvoir la supporter. Par bonheur, on nous en 
tira bientôt, pour nous mettre dans une chambre, où nous rencontrâmes nombre 
de vieilles connaissances. De ce jour la prison ne me parut plus si affreuse, et 
nous eussion été assez heureux, si ce n'eut été de l'amour de la liberté, senti- 
ment si naturel à l'homme et si désespérant pour le captif. Nous n'avions rien 
à faite qu'à raconter nos prouesses et à former des plans d'évasion et des com- 
plots de vol. Les anciens confrères nous fesaient part de leurs tours, de leurs 
aventures, de la connaissance qu'ils avaient des bonnes maisons, et des projets 
qu'ils se promettaient d'effectuer à leur rentrée dans le monde. Nous nous en- 
couragions dans le vice, et les moins expérimentés pouvaient en peu de temps 
faire d'étranges progrès. J'ai entendu là des récits qui m'ont fait dresser les 
cheveux, à moi donc la conscience commençait pourtant à prendre de la lati- 
tude. Nous avions parmi nous un singulier caractère : c'était Dumas, voleur 
adroit et prudent, qui n'a encore jamais couru le risque de danser dans l'air, et 
qui néanmoins a passé plus de la moitié de sa vie dans les prisons. Ses cama- 
rades l'appellent le Capitaine Dumas, et en ont fait le patriarche des Grinchis- 
seurs de la haute pègre (voleurs de profession). Ce bandit original tient de- 
puis dix an3 un journal des exploits de sa petite bandu, et se charge du soin 
d'endoctriner les jeunes gens, et de les initier aux détails de tous les crimes 
commis ou à commettre. A l'approche d'un Terme Criminel, il se fait le prési- 
dent d'une Cour régulière, devant laquelle chacun plaide son procè3. Il dicte 
à chacun sa défense, écrit des discours, adresse le jury, fait une réprimande 
paternelle aux coupable et prononce des sentences dérisoires. C'est ainsi que 
les détenus s'instruisent mutuellement dans leur petite industrie, et se familia- 
risent avec les peines imposées parles lois, jusqu'au point de faire un jeu de 
celles qui sont les plus rigoureuse. Il y avait avec nous un homme d'une force 
herculéenne, qui jouaitàla potence, et se suspendait par le menton sur un mou- 
choir de soie, pour nous donner le plaisir des contorsions d'un pendu. Noua 
n'étions pas toujours oisifs, car tandisque Mathieu et compagnie frabriquaient 
chaquejour de fause3 clefs de bois, pour effectuer nos projets d'évasion, Cam- 
bray et moi nous avions pris des arrangemens avec un faux-monnayeur du nom 
7 



50 

de K y, et nous travaillions de concert avec lui a un appareil qui devait, à' 

notre sortie de la prison, changer notre vierge d'argent enécus américains. Et 
quand ils survenait une^ de ces nuits obscures et pluvieuses, qui font dormir la 
sentinelle dans sa guérite et favorisent les entreprises criminelles, nous nou& 
mettions à l'œuvre tout de bon, et en peu de temps huit portes étaient ouvertes 
un plafond était coupé, un mur démoli, une échelle de cordes tendue, et à 
l'instant où nous allions être en liberté, quand il ne restait plus qu'à dire : Eh- 
bien ! êtes-vous prêts? partons! une voix malencontreuse jetait l'alarme, un 
piquet des soldats investissait la place, et chacun de nous de rentrer et de se 
blottir dans son lit, pour s'épargne'r la correction. Il e D t bien étonnant qu'il soit 
presque impossible de comploter une évasion, sans que les geôliers en soient in- 
failliblement informés à temps. Nous somme trop de monde ensemble, il y a 
toujours un traître parmi nous, qui, pour obtenir une faveur, peut faire pendre 
tous ses camarades. Mais nous savons bien nous venger de ces trahisons, et 
gare à l'espion que le soupçon peut atteindre : nous lui fesons payer cher ses 
petitss faveurs. Gambray surtout éiait inexorable, et le geôlier fut contraint 
de séparer de nous quelques-unes de ses victimes, auxquelles il fesait souffrir un 
martyre perpétuel. — Depuis que je suis en prison il y a eu plusieurs tentatives 
d'évasion qui ont toutes été infructueuses. La plus hardie peut-être est celle 
de Cambray. Un jour que nous étions plusieurs dans la cour, et que la porte 
s'en ouvrit pour laisser entrer un voyage de bois, il se précipita dans la rue, 
renversa le charretier et la sentinelle, et allait s'échapper, quand, arrêté dans 
sa marche par la voiture, il fut appréhendé par un peloton de soldats appelés 
à temps. Mais la mieux concertée de ces entreprises est celle qui eut lieu il n'y 
a pas bien longtemps. Un des prisonniers, et c'est Mathieu qu'on accuss d 'avoir- 
pris cette liberté, avait fait de fausse clefs de bois pour toutes les portes de la 
prison, voir même pour la porte de dehors. Tous les arrangemens étaient pris 
pour faire une délivrance général, et la conspiration était à l'abri de tous les 
soupçons. Provost qui était à la tête de l'entreprise, devait ouvrir pendant la 
nuit les portes de toutes les chambres, réunir les prisonniers dans un passage, 
descendre doucement ouvrir la porte du dehors, donner le signal du départ, faiie" 
entrer sans bruit toute la bande dans le vestibule, armer les plus déterminés des 
fusils de la garde, et les faire défiler tous dans la rue, avec la détermination de 
tuer le sentinelle à son poste, si elle bronchait. Ce plan fut en partie effectué, 
et tandisque toute la petite armée, rangée dans les passages, attendait avec im- 
patience le signal de Provost, descendu pour ouvrir les portes, ce dernier, qui est 
un des criminels condamnés à la déportation, et qui aurait voulu faire commuer 
sa sentence, alla donner l'alarme au geôlier et se faire un mérite de sa trahison, 
ïl a pour cela obtenus des faveurs et les moin coupables ont été j*tés dans les 
cachots. C'est un bien méchant homme que ce Provost. Il mérite bien d'être 
déporté, et je me flatte qu'il le sera. 

" Nous n'avions pas seulement pour compagnons des hommes entièrement 
perdus de mœurs et de caractère: quelquefois la haine, les préjugés, un soup- 
çon aveugle jetait parmi nous un innocent ou un novice dans la carrière. Il 
était horrible alors d'entendre les sarcasmes dont ces nigauds, ainsi que nous 
les appelions, étaient le sujet, et s'ils n'avaient point une vertu à toute épieuve, 
soit mauvaise honte, soit contagion, ils finissaient par prendre les mœurs de 
leurs entourage. Il y a en ce moment parmi nous un homme d'une haute 
extraction et plein d'honnêteté, j'en suis sûr, qu'une suite de malheurs a ré- 
duit à la misère, et qu'un horrible incident a fait jeter dans ce lieu d'nfamie. 
C'est un habitant de St. Jean Port-Joly, qui a tout l'air de bonhomie, de fran- 
chise et de sociabilité naturelle au paysan Canadien. Il m'a raconté son his- 
toire : c'est un drame intéressant, qui a presque l'air d'une fable. Il est connu 
dans sa paroisse sous le nom de Baron Tunique, qui est une corruption villa- 
geoise de Van Kœnig, qui en allemand signifie fils de Roi. Son père était 
Officier dans un Régiment Anglais, qui fut congédié en Canada il y a près 
de soixante ans. Il était allemand d'origine, et le fils unique du Baron Van 
Kœnig, un des premiers et des plus riches Barons de l'Allemagne, Son père- 



51 

S'avait envoyé faire ses premières armes dans les troupes Anglaises, en atten- 
dant le moment où son âge l'appellerait aux premières dignités de l'Empire. 
Malheureusement ce jeune Officier, plein d'amabilité et riches des plus belles 
espérances, était d'un caractère insouciant et dune tournure d'esprit qui pré- 
férait une heureuse obscurité à une pénible et harassante célébrité. Après 
avoir parcouru en avanturier presque tout le Canada, il alla se fixer en la 
paroisse de la Rivière-Ouelle, fit connaissance avec la fille d'un habitant d'une 
grande beauté, et '.'épousa. ■ 11 vécu quelque temps dans l'abondance, et ne 
songea plus à retourner en Allemagne. Mais bientôt ses ressources s'épu- 
sèrent, sa famille augmenta, ses liens d'affection se doublèrent, et il vit arri- 
ver le moment où il allait être dans l'indigence, ce fils de R<dî. Il écrivit ià 
sa famille, et en reçut des secours pour passer en Allemagne, secours qu'il 
dissipa encore, sans améliorer sa condition. Enfin son père mourut, et sa 
succession devint vacante. Trop pauvre et trop peu industrieux pour aller 
réclamer ses biens lui-même, le Baron Tunique ehargea un Avocat Canadien 
d'y aller pour lui, et lui donna tout pouvoir d'aliéner ses domaines et sa 
dignité pour de l'argent. Des Héritiers Collatéraux étaient entrés en la pos- 
session de cette immense succession, et pour se débarrasser des réclamations du 
légitime héritier, donnèrent à son chargé d'affaire une somme de plusieurs mil- 
liers de florins, suffisante pour assurer à la famille des Van Kcenig en Canada 
une fortune très considérable, et que néanmoins elle a dissipée imprudemment 
en moins de vingt années. Le fils de ce Baron, âgé d'environ trente et quelques 
années, pauvre, ignorant, aussi humble dans son apparence que le dernier des 
paysans, ce fils des rois, destiné à jouir d'une fortune colossale, à régner sur des 
esclaves, et à briller dans les premiers cercles de l'Europe, cet homme est 
aujourd'hui dans une prison américaine. Où est à présent cette supériorité que 
donnent la naissance et le rang? Elevez l'homme du peuple, et rabaissez le 
monarque, et vous ne vous appercevrez pas qu'aucune loi de la nature, qu'aucun 
grand principe ait été violé !" 

" Vous savez combien l'hiver dernier les paroisses des Comtés de Rimousky 
et de Kamouraska ont été affligées par la disette. St. Jean Port-Joly avait 
aussi son nombre de pauvres et de souffrans, parmi lesquels se trouvaient le Baron 
Tunique, sa femme et ses enfans. Un soir que le froid était à trente degrés au- 
dessous de zéro, et que le vent battait avec fureur sur. les toits et les arbres 
glacés, il n'y avait ni vivres ni bois-de chauffage dans la maison du Baron 
Tunique, et des enfans à demi-vêtus, pleurant et grelottant, en entouraient le 
maître, et lui demandaient du pain. La douleur et le désespoir dans le coeur, 
al sort au milieu de la nuit, se glisse chez un riche voisin, et revient avec un 
pain et quelque livres de lard. Le lendemain son voisin prend contre lui des 
soupçons, le fait arrêter comme voleur, et jeter dans cette prison, où il languit 
depuis plus de trois mois, attendant son procès et ne trouvant point de cautions 
pour obtenir provisoirement son élargissement. Voilà, entre milleautre histoires 
du même genre et aussi intéressantes, celle du Baron Tunique 1 

" Il y a déjà bien longtemps, ajouta encore Waterworth, que je suis enfermé 
dans cette prison, et que j'éprouve toute les tortures qui résultent de la privation 
de la liberté. Mais je dois l'avouer avec tous mes compagnons, nous trouvons 
ici une source constante d'adoucissement à notre malheureuse condition, dans 
l'humanité et la sympathie de notre gardien. Malgré les désagrémens que lui 
causent tous les jours les plus forcenés d'entre nous, et malgrés surtout les 
inconvénients qui résultent de la disposition de ce Bâtiment, il conserve toujours 
son humeur, ^t trouve les moyens de nous rendre la vie aussi supportable que 
possible. La douceur, soyez-en sûr, peut beaucoup plus sur des criminels, que 
la sévérité qui ne fait qu'aigrir les pervers et désespérer ceux dont la corrup- 
tion n'a pas encore dissout le coeur. 

" N'allez pas croire pourtant qu'il y ait relâchement dans la discipline : au 
contraire il faut toute la vigilance de notre Geôlier pour découvrir les trames 



52 

ourdies chaque joars, et pour contenir dans un espace aussi étroit tant de 
prisonniers, qui ont des rapports constans avec les gens du dehors, qui peuvent 
se procurer tous les instrumens nécessaires pour faire une brèche, et dont tous les 
efforts seiéunissent pour éluder la règle. Aussi ne se passe-t-il point de jour 
qu'il n'enlève à quelques-uns d'entre nous des clefs, des limes, des cordes, des 
poignards, de l'eau-forte, enfin tout ce que d'officieuses maîtresses, qui soupirent 
après l'élargissement de leurs bien-aimés, peuvent faire loger dans des corbeilles 4 
que les détenus attirent à eux au moyen de cordes. 



CHAPITRE XV. 

Pourquoi Waterworth s'est fait témoin de la Couronne. — Correspondence de Cam* 
braxj et de Waterworth à ce sujet. 

Dans tout le cours de ces révélations, Waterworth n'a pas encore dit un 
mot de ce qui l'a porté à se rendre témoin de la Couronne contre ses complices, 
et il a fallu le presser vivement de questions pour l'y déterminer. Il semblait se 

reprocher cet acte comme une trahison Enfin il y a consenti, et voici comment 

il explique ce fait. 

—J'étais dans un cachot depuis quelques jours pour une fredaine que 
j'avais faite, et j'éprouvais toutes les horreurs de l'isolement. Le jour des accès 
de rage, et la nuit, des rêves épouvantables m'obsédaient. Je voyais des spec- 
tres tracer ma sentence de mort sur les murailles, et dresser pour moi des écba- 
fauds. Enfin j'étais abattu, désespéré, mourant, quand un jour le geôlier 
m'avertit que Cambray avait eu des pourparlers avec l'Officier de la Couronne, 
et lui avait offert de tout révéler, à conditions qu'il serait mis en liberté à l'ex- 
piration du Terme de Septembre, (1836,) et qu'on lui pardonnerait tous les 
crimes dont il était accusé. Il insistait surtout à avoir sa liberté sans délai, me 
dit le geôlier, et ce fait m'éclaira sur les véritables motifs de cette révélation et 
des conditions qui y étaient opposées. Nous avons, me dis-je, de fortes sommes 
en réserve ; nous n'avons pas encore tiré parti des argenteries de la Congréga- 
tion, et sans doute le dessein de Cambray est de sortir seul, de me perdre, et 
d'accaparer toutes nos prises. Eh bien ! je suis libéré de mes sermsns, puisqne je 
suis trahi ; je le préviens, et je le dénonce !" 

"Dès le même jour je fis offrir ma déclaration à l'Officier de la Couronne, 
sans condition, et mon offre fut acceptée. Je ne sais si j'ai été la victime d'une 
supercherie, mais il est certain que Cambray m'a juré une guerre à mort pour lui 
avoir joué ce tour. Quoique nous ayons toujours été séparés depuis, nous nous 
sommes écrits souvent, e t notre correspondance a roulé en partie sur des projets 
d'é vasion, et en partie sur de nouveaux expédiens proposés par Cambray pour 
nous tirer d'affaire tous deux. Voici ce qu'il m'écrivait l'automne dernier : — 

" Waterworth, t'avait juré parle diable de tenir le secret, et tu a la lâcheté 
' de t'faire témoin du Roi ! tu t'es deshonoré devant tous les confrères, pour 
' avoir mangé le morceau Pour ça j'avons droit de ce tuer, tu sais, et quoique 
' je soignons moi et les autres à la chaîne entre quatre murs, n'espère pas d'é- 
' chapper à ma main. Quand je devrait t'aller trouver par un souterrain dan3 
' ton cacheau, j'ty étranglerai, si je veu ; mai, tu sai que je toujou été bon pour 
' toi, et je un moyin de nous sauver tous deux. Je ne sui accusé que de voile, 
' et y a le meurtre de Sivrac qui n'est pas punît, Soiguons comme deux frères 
' toi et moi, et fesons nous témoin contre quelques-uns de ses gueu qui y a ici ; 
'conte P.. . ou G ...,situveu? Voi tu avec ça on se sauvera, car ce meurtre 
'de Sivrac est une affere abominable, je regraite presque, par qu'elle n'a pas mit 
' un sou dans ma poche : pui j 'sortirons, et taras la moitié de nos cachot tes, 



53 

*« Faut que je te dise un boa tour de précaution que j'ai prisse : une vintaine de 
* coquin viennent de sortir du brick, et j'ieur ai fait ia langue. Ils von assomer 
" tout le monde dans les rus par vengeance. Ça ra l'effait de détourner 1 atten- 
11 tion de nous, et de faire tomber l'indignation des gens sur ces niais-là : voi- 
11 tu ra. Diable, çaît dommage que tu mais trahit, j'pouvait encore faire une 
" belle fortune, plcri moi si tu veu t'arranger avec moi pour l'affère deBivrac, 
"ou sinon choisie que j'te tue. Cambray. 

"A cette épitre, voici à peu près comme je répondis : — 

" Cambray, tu me reproches d'avoir manqué à mes sermens et d'avoir trahi 
M mes -camarades ; mais tu m'avais donné l'exemple, et tu me proposes encore 
<*• une nouvelle trahison, bien autrement lâche, puisqu'elle serait fondée sur un 
"mensonge. Longtemps tu as pu me séduire, nie montrer la fortune et les 
" plaisirs comme fruits de nos brigandages, abuser de ton influence sur moi, et 
" me faire l'instrument de ta cupidité, mais je suis revenu de cette illusion, et 
" j'ouvre enfin les yeux Oui, je serai témoin du Roi, mais non pas contre des 
11 innocens que tu veux charger du meurtre de Sivrac : je le serai contre toi, 
" Cambray, et tu verras si j'ai une mémoire fidèle, lorsque je ferai mon réeiL II 
•" faut bien que tu sois un diable incarné pour te vanter d'avoir engagé les mise- 
•" rable qui ont été mis en liberté à assomer le monde dans les rues, pour 
" détourner de toi l'attention publique. Tu me demande pourquoi j'en agis 
■" ainsi ? voici ma réponse : 

" The Devil told me that ï was doing well, 

" And afterwards that my deeds were chronicled in hell ! 

" Voila le fait : je suis désabusé, et je me crois libéré de sermens dicte3 
*" par le crime. C'est pourquoi je dirai tout, en me riant de tes menaces et de 
•" ta rage impuissante. Ne compte plus sur moi. Adieu ! 

« Waterworth. 

" J'eus besoin de me faire violence pour me résoudre à faire parvenir a mon 
camarade cette lettre désespérante, à laquelle je reçus la réponse suivante : 

"Waterworth, on se rencontra dans un cacheau, dans un passage étroi, sur 
" un échafo peut être, ou du moin ché l'diable, n'inporte oui tu tombra son ma 
■" main, et j'tétoufrai, j'te massacreré. En attendant, j'tenvoi toutes mes maledic- 
■" tion, traître infâme. Cambray. 

" Enfin le Terme de Mars, (1 837) est arrivé, Cambray et ses complices ont eu 
leur procès, et j'ai rendu témoignage dans cette affaire; mais je dois 1 avouer, 
quand je me suis vu en présence de mes camarades, mon propre coeur s'est révolte 
-contre moi-même, et, tout en disant la vérité, j'ai éprouvé les tortures du remords 

Hélas! que j'aimerais à revoir Cambray, avant mon départ! je ne craindrais 

pas de le rencontrer pourvu qu'il n'eût point d'armes Nous ne pourrions nous 

voir sans émotions, j'en suis certain Mais souffrez que je termine ici mon récit, 

.et que je tire un voile sur ces tristes évènemens, aussi bien vous savez le reste. . • • 

Quelques jours plus tard, savoir le 6 Avril, (1837,) Waterworth a été mis en 
liberté, et est allé chercher fortune ailleurs. 



M 

CHAPITRE' XVI. 

Procès de Cambray et de Mathieu. — Conviction et Sentence. — La première nuit des 

Condamnés. 



Pendant le long et intéressant procès qu'ont eu à subir Cambray et Mathieu 
pour le vol commis chez Madame Montgomery, duquel nous avons donné plus 
haut les détails, les deux aocasés, assis à la barre des criminels au-dessus de la 
foule qui encombrait la Cour ce joar-là, sont restés calmes et impassibles, prome- 
nant tour-à-tour avec assurance un œil ferme et scrutateur sur les témoins, les 
Juges, et le Juré, et lançant par fois à quelques personnes parmi la foule un regard 
dédaigneux ou menaçant. Mathieu était surtout d'un sang-froid imperturbable, 
tandisque son complice, Cambray, plus capable de sentir et d'apprécier sa posi- 
tion, semblait éprouver quelque chose de violenta l'intérieur et trahissait par la 
répression consulvive de ses traits la violence de ses émotioias : ce n'était point 
de la crainte ni le remords, c'étaient du dépit et du désappointement. Les 
souffrances et le mal-aise qu'il avait éprouvés dans la prison étaient profondément 
gravés sur sa figure; quelques légères contractions autour de la bouche, indices 
infaillibles des angoisses et des souffrances de l'esprit, détruisaient un peu la 
Sérénité feinte de son expression, et cet homme qui avait été si fort, si brillant de 
jeunesse, paraissait maintenant malade et languissant. Tout le monde le savait 
coupable, et pourtant l'on voyait plus d'un œil de compassion se tourner vers 
lui. Maints badauds, pleins de bonhommie et très honnêtes citoyens du reste, 
voyaient dans ce scélérat un homme au-dessus du vulgaire, et se fesaient les sin- 
cères admirateurs de sa grandeur d'âme. 

Quand Waterworth, leur complice, est entré pour déposer contre les accu- 
sés, ceux-ci se sont levés brusquement, et l'ont fixé pendant quelque temps avec 
des yeux de feu, et qui semblaient vouloir plonger dans le cœur du témoin. Mais 
le dénonciateur s'était préparé à cette rencontre ; car il a levé sur Cambray un 
œil calme et assuré, et après l'avoir regardé un moment sans éprouver d'émotion 
en apparence, il s'est tourné vers la Cour et a donné son témo ignage avec préci- 
sion et sang-froid On appercevait en lui un homme qui avait pris une forte 
détermination de tout dévoiler, et qui avait dû combattre longtemps avec lui- 
même avant de se résoudre à cette trahison, tant il parlait avec abandon et 
résignation. Le sentiment de sa propre conservation n'avait pas éteint le re- 
racrds que lui fesait éprouver la trahison qu'il exerçait contre ses camarades ; 
espèce de sentiment confus, qui reste fréquemment au fond du cœur des scélérats, 
quand tous les autres penchans honnêtes l'ont abandonné. 

Les témoignages étaient accablans contre les accusés, et la seule défense 
qu'à jugé à propos de faire le conseil de Cambray, s'est réduit à mettre en ques- 
tion la crédibilité du complice ; celle de Mathieu, à demander à Madame Mont- 
gomery, si, quoiqu'elle eût entendu prononcer le nom de Mathieu, il n'était pas 
possible que ce fut une autre personne que lui dont il était question, s'il n'y 
avait pas en effet beaucoup de personnes qui portent ce nom là. Les Jurés se sont 
retirés un instant, et sont rentrés bientôt au milieu de l'anxiété générale. Tout 
le monde, et surtout les prisonniers, cherchaient à lire dans leur figure le verdict 
qu'ils allaient rendre. ïl s'est fait un moment de silence et le fatal verdict a été 
prononcé, comme suit : Charles Cambray et Nicolas Mathieu sont coupables 
ou Crime dont ils sont accuses. 

Mathieu, en recevant ce verdict, n c a paru éprouver aucune émotion quel- 
conque ; il n'a pas même fait un mouvement de contrainte et d'effort, qui indiquât 
une impassibilité affectée. Cambray, au contraire, a laissé voir un moment 
d'agitation et d'abattement : mille pensées diverses ont semblé bouleverser son 
âme en même temps, et peser sur son imagination comme autant de reproches. 



00 

Leur procès était terminé : on les a ramenés en prison au milieu de la foule. 
Cambray, qui était malade et se prétendait trop faible pour marcher, s'y est fait 
conduire en voiture. 

Quelques jours après, quand ils ont reçu leur sentence de mort prononcée 
avec une solennité imposante et un accent de douleur et de bienveillante sym- 
pathie par le Piésident de la Cour, en présence d'une multitude attendrie, 
morne et silencieuse, les Criminels ont soutenu cette foudroyante apostrophe 
avec fermeté et hardiesse. Cependant Cambray, prenant une attitude fière et 
hautaine et relevant la tête, a laissé couler le long de ses joues quelques grosses 
larmes, qu'il eût été difficile de prendre pour des larmes de faiblesse ou de regret 
tandisque Mathieu, aussi à son aise que s'il n'eût pas été question de lui, s'amu- 
sait à jouer avec l'une de ses mains sur la barre des criminels : mouvement qui 
n'eut été qu'insignifiant ou ridicule d'ans une autre occasion, mais qui dans 
celle-ci laissait dans l'âme du spectateur une impression pénible et douloureuse. 



La première nuit que passe, dans le cachot, le condamné, après avoir reçu 
ria seutence de mort, est une nuit d'oppression, d'horreur, de palpitante agonie 
qvi'il nous est impossible de peindre, d'analyser. Car qui pourrait faire com- 
prendre à l'homme plein de santé et d'espoir les désolantes sensation qu'éprouve 
ie malheureux dont l'existence est assurée d'une mon prochaine et infâme, d'un 
terme fixe et connu ? Chaque mouvement, chaque pensée, chaque crispation de 
nerfs est pour lui un pas vers sa fin, un fil retranché au lieu qui le tient à la vie 
et ajouté à celui qui doit le lancer dans l'éternité ; un appel retentissant qui 
l'enlève à la justice des hommes pour le livrer à la justice de Dieu. Toujours 
devant les yeux des murs grisâtres et sourd, une clarté livide, des portes énormes 
des gardiens, des chaines, un bourreau, et puis l'infamie et la mort; la mort ! 
spectre affreux, que tout le monde a vu et doit voir, et dont tout le monde semble 
douter , là mort ! que le condamné est seul desdné à regarder face-à-face, de- 
bout devant lui, inexorable, inflexible : telle est le sort du malheureux sur la tête 
duquel pèse une sentence de mort. C'est la certitude de sa fin, et à une époque 
fixe, qui double et triple ses souffrances. S'il avait encore la satisfaction de 
pouvoir se convaincre de l'équité de la loi! mais il y a toujours au fonds de son 
coeur cette voix désespérante qui lui crie, avec l'accent de rage : " l'homme a-t- 
il le droit de t'oter la vie ? n'as- tu pas de ton côté celui de qui tu la tiens ?" et il 
se déchaine contre la société, s'obstine dans le crime, et arrive sur l'échafaud la 
haine et la vengeance dans l'âme! Telles furent à peu près les sensations qu'é- 
prouvèrent Cambray et Ma r .hieu, modifiées toutefois par le caractère particulier 
de l'un et de l'autre : le premier s'emporta d'abord comme une bête féroce, bon- 
dissant de frénésie, secouant ses chaines, criant, hurlant, et puis se calmant 
bientôt poui réfléchira tête reposée sur sa condition, trouver des expédiens, 
gagner la sympathie, et conjurer encore une fois l'orage ; le second, plus rési- 
gné et moins violent, resta sombie et froid, ne nourrissant aucun espoir d'échap- 
per au gibet, et ne voyant dans tout cela qu'une conséquence naturelle de sa 
conduite. Mais bientôt cette élasticité de l'esprit humain, dont nous avons 
parlé pliss haut, qui double la force et l'énergie du caractère, qui familiarise 
avec toutes les situation, et qui finit par nous soustraire à l'ivresse du plaisir 
comme à l'agonie de la souffrance, vient rétablir le calme dans l'esprit de nos 
héros et leur permettre de passer le jour avec assez d'indifférence et de dormir 
la nuit profondément. Après quarante-huit heures leur grande douleur était 
passée. .. .Cependant, Cambray et Mathieu demandèrent des Ministres delà 
religion : Mathieu eût un prêtre Catholique, Cambray eût des prêtes de toutes 
les dénominations, et feignit d'adopter l'opinion de chacun d'eux Bientôt le 
vulgaire répondit qu'il étaient repentant et contrit, et le proclama commw une 
ouaille ramenée au bercail, dont le martyre allait couronner l'édifiante conversion. 



56 
CHAPITRE XVII. 



La religion, au cachot. — Le caractère de Cambray se montre sous un nouveau point 

de vue. 

Comme nous l'avons dit dans le. chapitre précédent, Cambra/ demanda et 
reçut des ministres de toutes croyance religieuses, et parut flotter incertain entre 
toutes les doctrines pendant près de deux jours. Enfin il se détermina en appa- 
rence pour le Catholicisme, et feignit d'en adopter tous les rites : il ne cessa 
pourtant point de voir les ministres des autres églises ; car son objet, ainsi que 
nous le verrons ci-après, était de les interresser tous en sa faveur. Le prêtre 
catholique qui le vésita dans son cachot était le même qui, trompé par sa fausse 
apparence d'honnêteté, le fréquentait en qualité d'ami avant son arrestation. Il 
ne l'avait point vn depuis cette époque, et en entrant dans sa cellule, il eut de 
la peine à le reconnaître. 

— " Eh ! bien, Cambray, lui dit le jeune prêtre avec douceur, comment êtes- 
vous ? vous éprouvez sans doute du mal-aise, quelques peines d'esprit ? Je viens, 
en autant qu'il est en mon pouvoir, vous offrir quelques consolatione, Je vous 
ai bien connu une fois, et je ne pensais pas cela de vous. . . .Vous m'avez bien 
trompé . ... Mais il serait cruel de vous en faire reproche en ce moment . . , . Il 
vaut mieux vous faciliter le chemin du repentir, vous ouvrir la voie de la récon- 
ciliation avec Dien, si toutefois vous veniez vous prêter à l'œuvre de la grâce 
sur vous." 

— " Ah ! ciel, répondit Cambray, de tout mon cœur ! Je suis malade, je 
souffre beauconp, mais ce n'est rien en comparaison de mes peines d'esprit. Je 
le sens, il n'y a plus pour moi de remède, de consolation, de refuge que dans la 
religion Les hommes ne me sont plus rien ; Dieu seul peut encore me sau- 
verai j'obtiens qu'il me pardonne Mais une chose m'embarrasse. Parmi 

tant de religions, que je ne connais pas plus l'une que l'autre, laquelle choisir, 
laquelle est la meilleur ? comment un homme comme moi peut-il en un instant 
se décider sur un objet si important, sans craindre de se tromper ? " 

11 Vos moments sont courts et précieux, " dît le jeune prêtre, " et vous 
êtes bien ignorant dans la science du salut ! comme prêtre catholique, et d'après 
mes propres convictions, je dois vous dire, en face de Dieu et des hommes que 
je prends en témoignages de ma sincérité, suivant les paroles des fondateurs 
du christianisme, que hors de l'église catholique, apostolique et romain, il n'y 
a pas de salut 1 Mais comme je vous l'ai dit, vos moments sont courts et pré- 
cieux ! je pourrais vous prouver chacun des dogmes de notre religion j mais en 
avez-vous le temps ? Le Seigneur n'a pas dit : discutez et prouvez, mais croyez 
et priez. Ce n'est point avec les subtilités contientieuses de l'esprit qu'il faut 
marcher dans la voie du salut, mais avec un cœur humble, soumis et plein de 
foi. Et la foi ! c'est une grâce qui s'obtient du ciel, quand on la demande avec 
ferveur, et qu'on lui fait le sacrifice pénible de ses passions de son orgueil et 
de ses pensées ! Si donc vous voulez vous jeter dans les bras de la religion 
catholique, dites-le, et je me dévouerai tout entier à votre conversion ; je ferai 
passer dans votre âme les douces consolations de l'évangile ; peut-être que les 
paroles du Sauveur vous attendriront, et que l'exemple de sa vie vous inspirera 
l'horreur du péché. Ne désespérez pas; car la religion chrétienne, est une 
religion d'amour, de charité et de compassion. Elle verse également le baume 
de ses consolation dans les hôpitaux et dans les prison, dans la cabane du 
pauvre et dans les palais des riches, sur les sollicitudes de l'homme vertueux 
et sur les remords du pêcheur converti. Vos crimes sont grands, sans doute -, 
mais Dieu est plein de miséricorde : croyez, pleurez et priez, et son cœur est 
ouvert !" 



5T 

Ces paroles, prononcées aveo une onction ineffable, avalent presque ému 
le condamné, et il s'écria avec cet accent de douleur, de repentir passager, 
auquel il n'est pas donné aux plus grands scélérats de se soustraire : 

— " C'en est fait, je me jette, san3 plus tarder, dans les bras de la miséri- 
corde divine ; je déplore mes crimes, et j'en demande sincèrement le pardon ; 
mais le temps est si court ! N y aurait-il aucun moyr>n d'obtenir que le jour de 
l'exécution soit retardé? Si des personnes influentes et vertueuses s'intéres- 
saient pour moi. . . .Mais non, la justice humaine qui me condamne ne m'accorde 
pas même le temps du repentir. . . .Croyez-vous qu'il serait inutile de faire une 
requête?" 

— " Ne comptez pas là-dessns, car vous pourriez vous abuser, et vous entre- 
tenir dans une dangereuse sécirité. Peut-être est-il mieux pour le salut 4e 
votre âme, que la mort vous enlève dans ce moment de bonne disposition ; car 
la chair est faible, et l'inclination forte dans une nature violée comme la vôtre : 
cependant j'y songerai, je me consulterai, et surtout je me conduirai d'après ce 
qu'il y aura à espérer de vous . . . ." 

Elle est touchante et sublime la religion du Christ, quand elle adresse au 
malheureux ses paroles d'amour et de bienveillance 1 elle est noble et philan- 
thropique la mission du prêtre qui vient jusques dans le cachot exercer son 
ininistère auguste de paix et de consolation I Et il est gangréué jusqu'au cœur, 
il est inourrable, l'homme qui se refuse à ces séduisantes caresses, et qui méprise 
le baume de ces consolation! Cependant pourquoi la religion pardonpe-t-elle f 
quand la loi condamne et est inexorable ? la première à horreur du sang ; la 
seconde se plait à le voir couler; la première offre une planchf de salut au 
malheureux qui veut se repentir; la seconde lui donne pour consolation le 
désespoir et la mort ! La loi, qui établit la peine de m<«rt, est donc inhuma ne ? 
que dis je, elle est presque impie ? Elle prive un homme de son existence 
actuelle, et rend douteuse son existence future ! Songez-y bien, législateurs ; et 
voyez s'il n'y a pas quelque moyen de réformer les hommes, au lieu de les tuerl 
Il est vrai que les exécutions sont rares mais la loi existe! Et si elle n'eit pas 
mise à exécution, elle n'est que dangereuse, car elle est un gage certain d'impu- 
nité et une invitation au crime ! Le scélérat, qui se prépare a violer les loip r n'a 
en vue que les chatimeus dont elle le menacent, et s'il entrevoit les moyens d'y 
échapper, il se rassure bientôt, sans s'occuper beaucoup des peines secondaire» 
qui peuvent l'atteindre, mais qu'il n'a pas devant les yeux 

11 Enfin," dit Cambray, (car il faut revenir à notre sujet,) " je me flatte que» 
Tons voudrez bien songer au moyen de faire commuer ma sentence 1 je tous 
reverrai demain, car je n'ai jamais été baptisé, je pense." 

— " Oui, je reviendrai demain " dit le jeune Prêtre, u adieu hvives en paix 
mais rappelez-vous que vous devez comparaître dans trois jfturide*antie tribu- 
nal de PEternel." ........ 

El il sortît. 

M Je ne désespère pas," dit alors Cambray à .Mathieu qui pendant toute 
cette entrevue n'avait pas dit mot : " si je puis intéresser le clergé en ma'faveur 
nous sommes sauvée !" et il réprima un eomire d'espérance et de satisfactions 
Car il était à demi-contrit, à demi-triomphant. 

— .«* Ça prend bonne couleur," dit Mathieu, « ça prend bonne couleur." 

.8 '■■■.■■ 



53 
CHAPITRE XVI1J. 

Une visite d la prison.—- Charland.— Lts condamnés .— Gillan, h mctirtritr.— la 
déportation. — Le départ. 

Quelques jours après le Terme Criminel de Mars, (1837,) nous visitâmes 
la prison, et le guichetier; nous introduisit dans les chambres occupées 
par les criminels. Il fesait sa revue de huit heures du soir, et constatait la 
présence de chacun des prisonniers, et qui se fait trois fois la nuit, à huit 
heures, à minuit, et à qnatre heures du matin. Chaque étage est divisé en 
deux par un passage ou corridor, aux deux côtés duquel sont situées les 
chambres des prisonniers. Chaque chambre peut avoir environ quinze pieds 
carrés, et contenir douze ou quinze personnes. Il y a autour de cet appar- 
tement commun des petites cellules, qui servent de cabinet de nuit pour 
deux ou trois prisonniers. Dès que le guichetier ouvre la porte, tous les 
prisonniers se rangent en demi-cercle, et répondent à leur nom. Ceux qui 
ont des demandes ou des plaintes à faire, profitent de ce moment pour faire 
parvenir leur requête au Shérif ou au Geôlier. La première chambre que 
nous visitâmes renfermait les criminels condamnés récemment à la dépor- 
tation ; ils étaient au nombre de treize, tous dans la fleur de Page et con- 
damnés pour récidive ; le plus jeune n'avait que douze ans, le plus âgé n'en 
avait pas vingt-cinq. Il est impossible d'imaginer une collection plus 
complette de figures rébarbatives et scélérates. Cependant ils étaient tous 
d'une gaîté vive et bouffonne, et se lançaient des plaisanteries les uns aux 
autres sur le nombre d'années, que devait durer leur déportation. 

— l{ N'importe, " disait un jeune garçon de douze à quinze ans, "ja 
n'en ai que pour sept ans,moi!ce n'est pas comme Johnny qui en a quatre 
fois sept : ce sera un grand garçon, quand il reviendra." 

— " Bah!" dit un autre, " nous sommes plusieurs, nous nous amuseront 
bien, et nous leur donnerons de la tablature. . ." 

u Oui," ajouta un troisième, '* s'ils parviennent jamais à nous rendre à 
la coïonie des bons enfans, (Botany-Bay ;) mais je crains que ça ne joue dur 
sur la route. ..." 

De là nous passâmes dans la chambre où sont réunis tous les vieux 
délinquans, vagabonds incorrigibles, pensionnaires permanens du Roi, dont 
la vie tient à la prison, comme celle des poissons tient à l'eau, et celles des 
oiseaux à l'air. A leur tête est Charland, bossu sémillant et spirituel, 
plein de babil, de politesse et de grâces, (car un bossu en a toujours,) les 
.chtveux blonds et lisses, la peau jaune, trapu, courteau, rond comme una 
boule, la tête dans les épaules, les épaules dans l'estomac, l'estomac dans 
le ventre, comme M. Soulié nous peint son farceur Gangrenet ; Charland, 
voleur redouté sur les Plaines, et prisonnier chéri de ses gardiens ; Char- 
land, hardi et sanguinaire dans l'action, mais doux, jovial, aimable, et drôle- 
dans la geôle ; enfin Charland, filou et assassins, parce que ce métier lui 
épiait, et qu'il veut faire autre chose. 

— " Voyez-donc, " dit-il, s'adressant au guichetier avec un air de com- 
passion, et lui montrant un jeune homme qui n'avait sur le corps qu'un 
méchant pantalon, et dont tout le buste était à nu, " voyez-donc ce pauvre 
enfant, comme le voilà ! Est-ce que vous ne pourriez pas lui obtenir un# 
chemise ! sachez que l'air est cru dans cette chambre-ci." 



"Qu'a-Hl fait de la chemise qui lui à été donnée hier ? M dit le gui- 
chetier, 

■« — ** Je ne sais ; elle était si mauvaise, elle sera tombée par morceaux." 

-" Eh ! bien j'y penserai " 

En sortant, nous demandâmes au guichetier le motif de l'intérêt qua 
Charland paraissait prendre à ce jeune homme. 

" C'est," me dit-il, " qu'ils est le brigadier, c'est-à-dire le doyen de sa 
chambre, et qu'en cette qualité il se fait J'organe des autres : mais il a une 
autre raison peut-être ; souvent il arriva que les prisonniers cachent entre 
eux leurs vêtemens, pour s'en faire donner d'autres, et échanger les premiers 
pour du tabac et du rhum. Il y a quelques jours Charland s'enivra, en buvant 
des liqueurs dans une veille pipe, dont un ami du dehors avait intro- 
duit le manche par une fentj de la porte cochère. 11 est presque im- 
possible de 'les empê her de communiquer avec les gens du dehors. Tous 
les jours nous leur enlevons des intrumens de tout genre, destinés à percer 
portes et murailles; tons les jours, nous leur donnons des habillemens forts 
et solides, et ils sont toujours en lambeaux : c'es qu'il se déchirent entr'eux. 
Il est difficile de contenir ces vieux troupiers du crime ; il n'y a pas jus- 
qu'aux égoùts qui ne leur paraissent une route attrayante pour s'échapper. 
Mathieu est une foix resté trois jours dans les canaux, parcourant le Québec 
souterrain dans '.o îs les sens, et visitant tous les trésors de Cloacine, pour 
trouver une i»sue, jusqu'à ce qu'il ait été saisi à une grille, non sans offus- 
quer un peu l'odorat des connétables." 

De cette chambre nous passâmes dans celle des malheureux insensés 
qui parcourent nos rues l'été, et que la police empêche ainsi de périr durant 
l'hiver, en les enfeimant dans une prison, à défaut d'un asile que nous 
n'avons pas. C'était la réunion qui offrait le tableau le plus désagréable 
qu'il y eût dans ce bâtiment, et qui portait surtout l'empreinte de la misère 
et de la dégradation. Le Baron Van Kœnig, le Roi' d'Ecosse, (The King of 
Scotland,) Paddy le chanteur, et maintes autres notabilités de nos places 
publiques, et lient dans cette chambre. 

Après avoir ainsi visiié tous les quartiers les uns après les autres, nous 
arrivâmes enfin au cachot des condamnés. 

En entrant dans cet asile du crime, nous apperçumes quatre hommes, 
étendu sur un méchant grabat, et éclairés par une seule lampe, qui ne jetait 
dans cette étroite demeure qu'une faible clarté. Ces quatre personnes sont 
un soldat du nom de Gillan, condamnés à mort pour avoir tué un de ses 
compagnons, Cambray et Mathieu aussi condamnés à la même peine pour 
vol avec efTraction, et Gagnon trouvé coupable du vol de la Congrégation, 
mais qui ne doit recevoir sa sentence que dans six mois. 11 n'était guères 
possible d'entrer dans ce cachot étroit, bas et obscur, et d'aborder ces quatre 
personnes, destinées à une mort honteuse, et dont la pâleur était augmentée 
encore par la teinte jaunâtre des murailles, sans éprouver une émotion vive, 
un serrement de cœur ! En nous apparcevant, Cambray se lève sur sou 
séant, et nous invite à nous assoir sur un banc, meuble unique de cet appar- 
tement 

A nos premières questions, il ne répond d'abord que par des lamenta- 
tions sur l'état de sa santé, nous parlant avec un air contrit et affligé, et d'ua 



60 

ton de voix languissant et cassé ; et puis, il nous demande des nouvelles do 
la requête qui circule pour faiie commuer sa sentence de mort en unr sen- 
tence de déportation, combisn il y a de signatures, et s'ii est probable qu'il 
obtiendra son pardon. 

" Ce n'est pas,'* nous dit-il, " que je tienne beaucoup à cette requête ; 
je suis bien résigné, et pusqu'il faut mourrir, peu m'importe de mounir 
plutôt ou plus tard . cependant des amis m'ont conseillé de tenter encore 
cetta chance .... Il va bien peu d'espoir, je croîs." 

— " Àvez-vous entendu parler de ma sœur?" interrompit' Mathieu ; — 
u On vient de m'apprendre qu'on l'a trouvée morte sur la glace. Il n'y a 

que cela qui m'afHi<ze Je connais si bien ses dispositions ; elle était 

venue de la campagne pour voir comment ça se passerait, et quand elle m'a 
vu pris dans cette affaire-là, elle se sera empoisonnée. Ils ont aussi fait une 
requête pour moi dans ma paroisse: mai-, c'est bien inutile. Ma foi! j'aime 
autant mourir à présent; hier j'ai vu un piètre durant un quart d'heure en- 
viron ; mes affaires sont arrangées, et je suis prêt ! Je ne crains pas plus la 
mort que cela !" ajouta-t-ii, en tirant de sa pipe un nuage de fumée, qui se 
déroula en longues spirales autour de sa hideuse figure. 

— " C'est un singulier corps que Mathieu ; " dit Cambray, " il à l'air 
simple, mais il est profond ; il pense loin, lui. C'est un fait singulier qu'il 
ne vole que par plaisir : c'est chez lui une inclination, une envie qu'il a 
depuis l'enfance, et pourvu qu'il vole, il se soucie peu du butin. Tu comprends 
bien ce que je dis, Mathieu ; n'est-ce pas le cas ?" 

— " Non, je nesaisce que tu veux dire. Je n'ai jamais pensé à cela ; 
je me donne pas la peine de raisonner là-dessus!" 

— " C'e*t comme tous ces jeunes gens," ajouta Cambray," qu'ils ont 
condamnés à la déportation : ils sont tous faits au vol comme aux premiers 
besoins de la vie. Ils sont une jolie bande,.et le Capitaine, qui les en mènera, 
aura besoin d'être sur ses gardes. Cependant, moi avec dix hommes j'en 
viendrais bien à bout ; car je connais ces gens-là. Parmi eux tous il y en 
peut-être deux ou trois qui auraient le courage de se mutiner; mais la 
lâcheté de leur compagnons, (car ces gens là sont presque tousdas lâches,) 
les empêchera de ne rien entreprendre. Pour ma part, je ne voudrais pas 
pour beaucoup entier dans aucun complot avec eux ; ils sont trop perfides et 
trop timides. Depuis que je suis en prison, chaque fois cjue j'ai voulu rrréva- 
d^r, j'ai é:é trahi; ab;;n lonné de ceux mêmes qui m'avaient proposé de faire 
le complot. Ah ! qu'ils me les ont bien payées ces trahisons I Ils feraient 
mille complots à présent, que je n'en joindrais pas un. Tout l'hiver, ils 
ont fait de fausses clefs pour ouvrir toutes les portes, et ils n'ont pas osé 
s'en servir une fois pour se mettre eu liberté." 

— u Oh! oui," dit Mathieu, " des clefs de bois! On m'accuse de les 
avoir faites, mais à tort. J'en fais souvent, je m'en cache pas,*mais ce n'est 
pas moi qui avais le mérite de celles-là. Il y en a bien d'autres qui tia- 
vaillent comme moi. Que nous aurions fait une jolie sortie d'hiver dernier, 
si cet infâme Provost n'avait pas vendu le secret pour quelques faveurs ! Il 
avait le cœur trop mou pour un coup de main comme cela. La plupart des 
prisonniers que nous avons avec nous ne sont capables de rien; cinq ou six 
avaieat trouvé le moyen d'ouvrir leur chambre, et de dscendre chaque nuit 
dans la cour Enfin ils ont été découverts, ericnainés,nïis dans les cachots. 



61 

Ils n'ont pas été assez punis pour leur lâcheté. Comment descendre chaque 
nuit grelotter dans la cour, regarder la lune, compter les étoiles, et au lieu 
d'avoir une fois le courage de sauter pardessus les murs et de se sauver, 
revenir à leur chambre tout transis avec de fades excuses à ia bouche:— il 
fait trop froid ; nous avons vu le sentinelle ; nous ne savions où aller; demain 
nous serons plus braves." C'est lâche, ça mérite douze mois de cachot ! 
Je regrette bien aujourd'hui de n'avoir pas voulu me mêler de déserter : je 
le pouvais. Si j'avais su que cette affaire-là m'arriverait " 

— " Si Waterworth ne m'avait pas fait espérer qu'il se joindrait à moi 
pour l'affaire de Sivrac, je n'aurais pas encore eu mon procès dans le der- 
nier Terme: j'aurais eu la précaution de me rendre malade. .11 m'a joué un 
tour bien cruel, cet infâme Waterworth ! C'est le plus grand gueux qu'il y 
ait dans la Prison." 

— " Oh ! oui, I3 maudit !" observa Malhieu, " c'est lui qui nous a mis 
dans cette affaire-là ; mais le diable le chauffera pour cela." 

— "Waterworth déclare pourtant," dis-je à Cambray, t{ que c'est vous 
qui le premier vous êtes offer comme témaiu du Roi." 

— M Non, non, non : ça m'a été proposé, mais je n'ai pas voulu . .Si Wa- 
terworth nous a trahis, c'est parcequ'il n'a poiut de conscience, il n'a point 
la bosse de l'honnêteté ! le Docteur B * * * le lui a bien dit, il y a quelques 
mois. Waterworth n'a pas d'excuses: il a agi par méchanceté, par crainte; 
il mérite d'être pendu vingt fois. Pour faire croire qu'il est innocent, il se 
donne pour un lâche; oui c'est un lâche, mais il est aussi le plus infâme des 
scélérats* Il n'y avait pas de danger qu'il vînt à compromettre Norris et 
les autres. . . ." 

— '* Je ne l'en blâme pas," dit Mathieu, " mais il n'aurait pas dûnous 
mettre en leur place . ce n'est pas bien fait, cela. Savez-vous qu'il est dan- 
gereux de prendre le témoignage (\es gens cemme nous ; ça ne devrait pas 
se faire. Pour nous éviter six mois d'emprisonnement noua* pouvons tout dire. 
Waterworth fera bien cie quitter Québec ; ses jours n'y seraient pas en sû- 
reté ; nous avons des confrères qui nous vengeraient." 

— " Personne ne voudra lui parler, j'en suis certain," dit Cambray ; 
" il ne sera reçu nulle part ; le traite ! Ah ! si je le rencontrais que je le 
. . . .oui. . . .maif . .je ne voudsais pas le regarder, .non, je ne lui ferai pas 
de man. ..." 

Il faut avoir entendu l'accent de ses paroles, vu l'expression de 
figure qui les accompagnait, pour les comprendre, pour apprécier toute»l'éner 
gie de ces rélicences. 

— " Je De voudrais pas être à ta place,'' a jouta encore Cambray'; " quoi- 
qu'il soit bien dur de se voir condamné à mort, et pour vol seulement.. .Aux 
Etats-Unis, on ne pend que pour meurtre; et came parait raisonnable. La 
meilleure punition est la déportation : les Pénitentiaires n'inspirent pas beau- 
coup de terreur, mais la déportation ! ah! c'est désolant: un homme airno 
toujours son pays. C'est un bon moyen que la Cour a pris de condamner à la 
déportation lous les jeunes voleurs ; ça les sauve de la potence, et ça effraie le3 
autres. Voas verrez bientô! les brigandages diminuer! Mais je pense que la 
déportation devrait être le châtiment uniformément imposé par la loi ; la com- 
mutation de sentence n'a pas le même ♦■•ffet. Pour l'homme qui a marché sur 



62 



le bord du précipice, les dangers ordinaires ne sont plus ri*n ne f„ n f B u au 
pression. Pour le criminel condamné à mort la dénorfatit i,f ? lu8 d im ~ 

une consolation, une planche de salut • i? est danTsnn t\ Un K Soula 8 eme ^, 
Péré, attendant avec horreur l'heure de l'échafauS uni .T^ ftba ." U " dése3 * 
on ouvre la porte, il tremble de tous se mem S-Z^^n il' V* T T^i 
retombe joyeux sur sa couche, il ne mourra Z»\' T»l ' S r t ****n, il 
q;.elle douce transition! II est e nias heure uxT' JJ^ ^ transporté! 

te regarde ouVes^L? *% ^ S* et C ï qUe j ' ai a faire : l ^le-toi de ce qui 
croyance moi £ai en? H ■' a PP? endrai - J e n'ai pa< eu à changer de 
Dieu, sî jVTvais réfléch?. . ^ ^ : J * PCn3e P ° Urtaat ^ e J' aurai * <>*? <* 

gens~comme e nou S b vYenl^ n ' J croient P as '" observa Mathieu ; "mais des 
tiens, fcS^^^l"■^n^iï^f J ^ B ^^•■'• Wate^W0^th ra ' a sLavent dit : 

ri «.-^S&^ei q ™iàSS 0at -| 3tm ° rt; Ta t0n train et necraia3 
-« ^i.v^ . \oyez d-present ou il nous à conduits !" 

inipa^We D tnln7^ C ll^ bi !i de 0arnh ^ ^ de Mathieu, Ga,non était là muet, 
lignes «rnoas ««rdïn TS ÏÏFfÙiï'* 1 * * ™ de ? ***">> W quelques 
s ation, et DarataSJfSïîïî T * • etaitmorne > P e nsif, impatienté de la conver- 
sa ^^^^r^jLT?" n °tre visite s'abréger. Il n'y avatt rien dans 
^ cet homme Lmb^nt ?° ntraSter avec le <»<*<>* ; mais au contraire, le cachot 
Et au miTeu deTes t X i?W. IW enS3mble ' sembIaient *** l'an pour l'autre. 
«« ! Gil an levant ■ll^*™**' ?? el . cim * rM .ï ne fesaient pas Gillan, le meur- 
ea couche se bluan 1 »? ? • ^ C16Î ' s< ^ enou ] llia at avec ferveur, se roulant sur 
remords 'Gnian"^ étouffmt de soupirs et de 

peut-être avec '^^ V 1 ' an * seul nne ? « rltab e d ^leur et seul capable de dire 

avons adre ssé llparoie " Oui^u^Tf/d^ Suis icil0tent ! " 9°«* nou * W 
trier de mon meilleur ™; ! ;Viî '• ? ^ ^ 3 SUl8 un meurtrier, et le meur- 

corps-deXfc^ nous étions dans un 

fesais- rn /wa < * re ' 6an8 nous conn aître : moi, je ne savais ce que ie 
SffiVJÏ rqnel 8 Iw °^ "ÏÏ * ? ai ^ ^>Ppi, j'ai tuë Lu m ?illeur 
rats et 1, h? i 7 • q * mallieur '-Vivre dans un cachot avec des scélé- 
ÎCtM™^^^^-' "^ 1 ^ 1 ° nudité ivresse..! que tu 

^ait L é e te e com^ e * ^f™ SUretlt quG leur se ^»ce de mort 

partiraient ™ i . sentence de déportation, et que dans deux mois ils 

Se ce'* our plu" UImÊz^V^T *? U n ° aVe " e GaUe3 ^ridionale 
Par UQcaal ?ihT ! Mathie ? Ct « neW !»« a "tres ont tenté de s'évader 

médecin-vit t'erfr f ? ?J * a,U Se readre malade ' en avalantdu tabac ; mais le 
peur îè r a Z £ t\T S ° U ^V Iui «commandant un voyage sur mer 
du matin tl . ^ f • S - Santé - En e8bt ' Ie 29 mai > < 1837 >) ver s dix heures 

ol^e\l^7^T^ ene ^ inés d r x à , deux ' sont sortis de ia ?™s™ 

entendre tous en semhlï T\* ^ ^ , Amvés sous la potence, ils ont fait 
vers le Port saïïan?riî„1 e3 . h(mrr î s «?P é «". et i] * «ont descendus tout joyeux 
tiraient pour ? arm é e I "ITC •' ^u^ C ° mme de vieUX Soldats *"*"- 
•t dès le même S iî; n f D » et ?, miS a ^ 0rd uU Brick Céyès > ^pitaine Squire, 
ie même soir ils ont fait voile rour lea Antipodes.